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 longing for something that's lost (ielisseï)

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HOMINUM REVELIO ϟ
Statut du sang : Sang-mêlé, du temps où ça avait de l'importance.Messages : 107Date d'inscription : 18/09/2016Localisation : Durmstrang.
Ҩ longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Dim 2 Oct - 3:04

Il y a quelque chose de dur, au creux de ses yeux. Il y a un roc ou une montagne, quelque chose d'infiniment solide et douloureux. C'est quelque chose qui hurle, qui tempête, qui enrage, c'est une image, un fantôme, c'est quelque chose de mort et de vivant, de vivace et d'agonisant. Il y a un roulement au creux de sa gorge, un grondement animal, une tornade en un son, derrière les épaules tendues et la tête penchée, derrière la brutalité dans chacun des gestes, la brusquerie dans chacun des mouvements. Il est moins humain qu'avant, il est moins un être qu'il a été, il n'est : pas vivant, pas humain, pas naturel, pas heureux ; il est : vide, enragé, cyclone, incontrôlable. Devant le miroir, il enfonce une canine dans la chair de son pouce. Il ne peut pas hurler. Les règles et Oskar ne sont pas des choses compatibles, généralement. Les règles et Oskar font deux ou trois selon les moments. Sa sœur murmure « non » et il hurlera « oui », on lui soufflera « calme-toi » et il fera éclater des vitres. Les règles et Oskar ne sont pas faits pour exister dans le même plan de la réalité, ils existent, bien sûr, mais à un pas de côté de distance, proches et lointains tout à la fois. Oskar ne respecte rien, il n'a pas besoin. On lui a retiré son humanité, sa vie, ce qu'il était, personne ne peut lui enlever plus, dérober à son être quelque chose d'autre, quelqu'un lui a tout pris : plus rien ne l'effraie. Il reste silencieux, cette fois-là, pourtant, il reste silencieux, la canine dans le pouce et la douleur qui crépite au creux de la peau. Il reste silencieux parce qu'il y a du bruit, il reste silencieux parce que cela bruisse, cela murmure, cela s'agite. Oskar est habitué aux bruits de Durmstrang. Il est habitué au son des gens autour, au son de la vie, autour, celle qui blesse et qui fait mal, celle qui existe toujours. Il est habitué au bruit des talons de sa sœur qui le cherche dans les couloirs et aux semelles de son frère qui traînent au sol quand il se cache de lui pour mieux lui tomber dessus, il est habitué à la voix de Ludmila, qu'il traque sans aucun remord, ou au faux silence d'Hemera, habitué aux sons de tous ces gens qu'il hait ou ne déteste pas totalement, habitué à leur simple existence. Cette fois-là, ce n'est pas ça. Ça fait le bruit de complot et Oskar déteste cela.

Il y a des vipères à Durmstrang, dix ans après sa mort, et il ne pense pas aux enfants débarqués d'écoles lointaines, il y a des vipères, des vrais, des serpents qui sifflent et persiflent, des instigateurs de chaos. En temps normal, Oskar aime le chaos. Il s'en enivre, il le répand, il danse le tango avec parce que c'est ce qui le fait avancer, parce que c'est ce qui lui permet d'affronter les jours qui passent et qui défilent qui s’enchaînent et se ressemblent, se fondent et se compactent comme un bloc solide et indéfini. Oskar aime le chaos lorsque c'est lui qui le provoque, parce que c'est plus simple que de parler, parce que c'est plus lui que d'articuler. Oskar déteste le chaos lorsqu'il menace Durmstrang. C'est étrange, cet attachement farouche, cette dernière trace d'humanité, étrange comme il s'y raccroche, dents et crocs sortis, parce qu'il y a trop de souvenirs dans les murs de l'école pour qu'il ne puisse la haïr, parce que tout le monde a oublié mais que Durmstrang ne lui a jamais fait défaut. Il déteste ceux qui menace l'équilibre fragile, déteste les Vainqueurs, évidemment, ceux qui ont amené la peste en premier lieu mais hait encore plus les affreux, les abominables, ceux qui les assaillent de l'extérieur, leurs intentions gravés sur le visage et ceux qui les assaillent de l'intérieur, ces pseudos défenseurs de la justice qui ne se rendent pas compte qu'ils mettent encore plus à mal l'intégrité de leur refuge en partant à la chasse aux sorcières. C'est hypocrite de sa part, évidemment, d'haïr les insurgés, qui ne sont ni plus ni moins que des lui organisés en bande, c'est hypocrite de sa part, bien sûr, mais personne n'a à exiger de lui qu'il soit honnête ou réfléchi ou cohérent. Seul, il n'ébranle rien alors qu'en groupe, ils empoisonnent, sa réflexion s'arrête là. Ce sont eux qui chuchote dans le couloir dans lequel il s'est engagé, ce sont eux qui soufflent, qui s'agitent, il capte les mots, vainqueurs, vengeance, vainqueurs, vainqueurs, et il hésite, une seconde, sans savoir pourquoi. Ils lui ressemblent, ces révolutionnaires abrutis. Ils lui ressemblent et c'est détestable alors il fait volte-face, le pas rapide, la mine sombre, encore plus que d'habitude. Ils lui ressemblent et lorsqu'il rentre en plein dans une personne qu'il n'avait pas vu, il hésite à se venger comme ils étaient parti le faire.

Oskar n'aime pas qu'on le touche. Il s'agite loin des mains et se tortille loin des corps, qu'une main se tende vers lui et il mord, il esquive, il fuit. C'est loin, la dernière fois qu'un corps a rencontré le sien, loin la dernière fois qu'on l'a pris par surprise et il fait le gros dos, chat de gouttière, un pas en arrière et les yeux plein de rage. C'est la commotion dans son dos qui le tire de son état plus qu'autre chose, le subit « Il y a du bruit, par là ! » qu'une voix lance, beaucoup plus près que ce qu'il avait prévu.

« Toi » interpelle-t-il le gamin qui l'a rencontré. « Ils en ont après toi. » C'est une façon rude de parler, parce que c'est faux, ils n'en ont pas après ce gamin qui a l'air décomposé mais après tout ceux qui brûlent d'un pouvoir stupide qu'ils auraient dû laisser endormi. Oskar l'a déjà vu. Il ne sait plus quand, plus comment, mais il l'a déjà vu, il sait qu'il est de ceux qui ont l'Ox dans les veines, il sait qu'il pourrait l'abandonner à son sort, il sait que les autres en serait ravi. Il hésite, un instant, à la recherche d'un endroit où se cacher, empoigne d'un geste ferme le haut de son compagnon d'infortune pour le tirer à sa suite, le pas rapide et des picotements au bout des doigts au simple contact du tissu contre sa peau. « Ça te sert bien, ton pouvoir, quand le monde entier est après ton cul. » murmure-t-il, tout bas, et c'est autant pour l'inconnu que pour lui, les pensées qui cavalent et se heurtent à ses lèvres, sortent en bouillie dans l'air ambiant alors qu'il pousse son compagnon dans un placard sans hésiter. « Jette un sort pour bloquer les portes. » intime-t-il, tout bas, en mimant le geste comme s'il tenait sa baguette – il ne la tient pas, évidemment, elle est au fond de sa poche et il ne la sortira pas. « Vous êtes détestables vous les vivants. »

Il n'a rien de détestable, en réalité. Il ne le connaît pas, il ne ressemble pas réellement à ces adolescents trop fiers qui espéraient renverser le monde, mais Oskar le déteste pour la forme, adossé contre un des côtés de l'armoire et le regard rivé sur lui, la mâchoire crispée. Il ne sait pas pourquoi il a décidé de faire une exception cet après-midi là – matin, soir ? Il ne sait plus – et ça n'a pas d'importance : le résultat est le même, il est coincé et il déteste cela.

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HOMINUM REVELIO ϟ
Statut du sang : PurMessages : 590Date d'inscription : 10/08/2016Localisation : Somewhere
Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Mar 4 Oct - 12:48

Besoin d’air, besoin d’espace, besoin de solitude, tout de suite. La Désillusion coule sur moi comme une prémisse de liberté, et ombre parmi les ombres, tache floue le long du mur, je gagne la porte. À peine entrouvert, le battant se referme derrière moi. J’inspire profondément l’air froid du couloir, plonge dans le silence qui baigne dans les lieux comme dans un bain ressourçant. Plus de bruit, plus de regard, plus de monde, plus d’oppression, de poids sur la poitrine, d’étouffement. D’angoisse. Je suis seul. Libre pour quelques instants, pour quelques heures. Enfin. Quitter la salle n’est jamais chose aisée et je tiens moins que tout à me faire surprendre. On me surveillerait, on essaierait de se renseigner sur ce que je fais, on ferait en sorte que je ne puisse plus m’échapper, profiter de ces moments de grâce. Je connais le danger, mais c’est un besoin essential, vital, viscéral, pour ne pas devenir fou au milieu des autres. Pas que ça surprendrait beaucoup les autres élèves que je craque pour de bon, mais autant tenir le plus longtemps possible.

J’attends d’avoir franchi un angle de couloir et d’être certain de ne croiser personne pour ôter le charme de désillusion. Aussitôt, le monde se met à tourner et je me rattrape au mur. La pierre froide et solide m’aide à chasser vertige et faiblesse. L’entraînement de la journée a déjà puisé dans mes forces, je vais devoir me montrer encore plus prudent que d’habitude. Merci l’Ox, et sa fichue puissance incontrôlable qui peut tout autant nous protéger que nous tuer. Je m’attarde quelques instants, le temps de reprendre mes esprits. Le sortilège de désillusion me laisse toujours une drôle d’impression, comme si, d’un coup, je me retrouvais entre deux mondes, là sans être vraiment là, silhouette floue à peine visible, légère distorsion de la réalité. Comme si je risquais à tout moment d’être aspiré…ailleurs, de devenir une sorte de fantôme, d’autant plus que la puissance qui brûle mes veines décuple les effets du sort. Une des raisons pour lesquelles je le garde le moins possible. Vu l’instabilité de mes pouvoirs, je ne tiens pas à passer le reste de mes jours dans la peau d’un caméléon, ou du moins à rester ainsi jusqu’à la prochaine saute de magie. Quoique…ce serait bien pratique. Plus de regards, plus besoin de se cacher sans cesse, de calculer mes gestes, de porter de masque. Je me secoue. Inutile de rêver. De toute façon, ma sœur n’apprécierait guère ce choix, trop vivante qu’elle est pour supporter de vivre dans l’ombre, flamme haute et ardente là où je ne suis plus qu’une vague étincelle. Chère Stassia, qui souffle sans cesse dessus pour la maintenir allumée. Mon soleil.

J’ajuste ma cape sur mes épaules, rabats la capuche pour dissimuler au mieux les traits de mon visage. Ça m’a déjà rendu service lors de précédentes escapades, quand la vie ici était encore à peu près normale. Je remonte les couloirs avec prudence, attentif au moindre bruit suspect. J’ai promis à Anastassia de revenir vivant, et j’entends bien m’y tenir. Elle est la première à s’être rendu compte de mes sorties, et elle a compris mon besoin de calme et de solitude. Elle comprend toujours et, malgré l’inquiétude qui entache ses yeux, elle ne m’a pas dénoncé. Juste fait promettre de toujours revenir. Et pour elle, je tiendrai, comme je tiens depuis l’année dernière, luttant contre mes pulsions macabres lorsqu’elles deviennent trop violentes. Ma main droite se porte machinalement à mon bras gauche, rayé par les cicatrices. Pas ce soir. Ça va pour le moment. Pas de torrent noir dans la tête, pas d’horreurs, de trop plein qui ne se déverse que dans le sang, pas de noyade dans les coulées sombres qui rôdent toujours dans mon esprit.

Je me concentre sur le silence et le calme du château. Même si la menace couve toujours, la paix nocturne me fait du bien, loin du monde et de ses tourments. Avec un sourire, je commence à déambuler un peu au hasard, dans les couloirs que je connais par cœur, escorté par les pâles rayons de la lune qui jouent sur le dallage du sol. Les fenêtres laissent voir un ciel pur où scintillent les étoiles, annonçant encore la fraîcheur du mois d’avril. Mon reflet se détache dans le verre et je détourne rapidement le regard. Je finis par perdre un peu la notion du temps, à marcher sans but, montant et descendant les escaliers sans vraiment y penser.
Sans surprise lorsque je reviens un peu à la réalité, je me trouve dans l’aile nord de Durmstrang, là où se trouve le QG des Éclairs auquel je n’ai plus accès. Nostalgie ? Force de l’habitude ? je ne sais pas, mais j’ai toujours bien aimé cette aile, plus mystérieuse et plus paisible que les autres, où on ne croise jamais grand monde. Je redouble de prudence, certain que les ennemis des Vainqueurs ont tout aussi conscience que moi du potentiel de cette aile.

Alors que j’atteins un nouvel angle de couloir, des murmures et des froissements me parviennent. Je ne suis plus seul, et je n’ai aucune envie de découvrir l’identité de ceux qui complotent là, surtout avec une magie qui peut me lâcher à tout moment. Je m’apprête à faire demi-tour en silence, lorsqu’on me percute.
Retenant une exclamation, la baguette à la main, prêt à contre-attaquer, je recule d’un pas. Je déteste qu’on me touche, même si c’est involontaire. L’autre a la même réaction, et la colère brille dans ses yeux. Deux chats, aussi farouches l'un que l'autre. Le faible éclairage me permet de distinguer vaguement ses traits, son teint trop pâle. Je l’ai déjà croisé. Revenant. Une vague de méfiance et de crainte m’envahit. Je resserre ma prise sur ma baguette, cherche la sienne. Il ne l’a pas sortie. Pas le temps de réfléchir davantage, le bruit augmente au-delà de l’autre, une phrase jaillit à peu de distance. On nous a repérés. L’autre me lance qu’ils en ont après moi. Après le pouvoir qui brûle dans mon corps.
Il m’empoigne par le col pour m’entraîner à sa suite. Mon cœur accélère aussitôt, tandis que même à travers les vêtements, je sens le contact glacial de ses doigts.

— Lâche-moi ! je siffle.

D’un mouvement brusque, je m’arrache à sa poigne. Ne me touche plus. Je retiens la phrase, tandis qu’il murmure encore, une remarque acerbe sur mon pouvoir. Oh, je pourrais sans doute en venir à bout. Une part de moi espère que l’Ox a une sorte d’instinct de survie, de préservation, qui lui permettrait d’agir droit quand c’est vraiment nécessaire. L’autre doute franchement. Mais déclencher une bataille maintenant serait de la pure folie.
Je me retrouve propulsé dans un placard. La porte se referme sur nous, nous enfermant dans l’espace clos. Non ! La proximité des voix, dehors, scelle mes lèvres. Mon cœur palpite. « Jette un sort pour bloquer les portes », intime l’autre. Non. Je force mon bras à se lever, mes lèvres à murmurer le sort. Vu la décharge que je ressens, le placard est bloqué et insonorisé pour les dix ans à venir, sauf si je lève le sort. Merveilleux. Le vertige revient, je sens le sang qui coule de mon nez. Je m’essuie d’un revers de manche, luttant contre la panique qui menace de m’envahir dans l’espace étroit du placard. Je sens la présence toute proche de l’autre, je ne sais plus comment il s’appelle, je crois que je l’ai su. Osmund. Oswald. Oskar. Quelque chose comme ça. Je ne sais plus. Mon souffle s’accélère. La porte qui se verrouille derrière moi. L’autre qui se colle contre moi, son corps contre le mien, ses lèvres sur les miennes. Non. Non. Je ne sais pas si je le dis à voix haute ou si c’est seulement dans ma tête. Je dois me reprendre. Je ne suis pas chez moi, Os-quelque chose n’est pas l’autre. Juste un Revenant. Un mort-vivant. Avec lequel je suis enfermé dans un minuscule placard. Du calme. Du calme. Du calme.

Je me colle contre la paroi de côté, inspire profondément sans parvenir à calmer mes tremblements ni mon souffle trop rapide. Je dois me reprendre, garder un minimum de contrôle. Du calme. Je me force à lever les yeux vers le revenant, invisible dans l’obscurité du placard. Une minuscule lueur apparaît au bout de ma baguette, trop petite pour être distinguée depuis l’extérieur, mais assez forte pour que nous puissions au moins nous distinguer. Tant pis pour la fatigue. Par chance, ça n’a pas mis le feu au placard. Un rire nerveux m’échappe. Du calme. Sa dernière phrase me revient. L’a-t-il prononcée il y a quelques secondes ou il y a dix minutes ? Je ne sais pas.

— Vous êtes tout autant détestables, les morts.

Je parle trop vite. Tant pis, je dois me concentrer sur autre chose, oublier cet espace trop exigu, la proximité avec l’autre, juguler la méfiance qu’il m’inspire, comme tous ceux qui sont comme lui. J’ai essayé de les repérer au maximum, de loin, pour ne jamais me retrouver face à eux et rester éloigné autant que possible. Encore un échec à ajouter à la liste.

— Pourquoi est-ce que tu as fait ça ?

Ça s’agite toujours derrière la porte, on nous cherche visiblement. Je continue de chuchoter même si le sort d’insonorisation rend toute précaution inutile. Je pourrais hurler, personne n’entendrait… Stop.

— Tu aurais pu les laisser agir.


Je ne connais pas beaucoup de gens ici qui auraient agi comme lui. Eh, l’occasion d’avoir un cinglé de moins aurait été trop belle.
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HOMINUM REVELIO ϟ
Statut du sang : Sang-mêlé, du temps où ça avait de l'importance.Messages : 107Date d'inscription : 18/09/2016Localisation : Durmstrang.
Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Lun 24 Oct - 18:31

Le monde va trop vite pour Oskar. C’est ridicule, mais c’est un fait, parce que dix ans se sont écoulés en une poignée de secondes et qu’il est incapable de raccrocher les morceaux, que certaines choses lui sont étrangères et que les choses qu’il a aimé ont vieilli. Dix ans en une seconde, c’est un voyage dans le temps qu’il ne pensait jamais effectuer, la vitesse de la lumière dans les dents mais il a ouvert les yeux et il est mort et dix ans ont passé. Le monde va trop vite pour Oskar, souvent, et il va trop vite pour les gens, parfois. Il a un peu l’impression que c’est le cas, ce jour-là, parce que l’inconnu ne comprend pas, parce que l’inconnu est lent. Il sait qu’il l’a pris par surprise parce qu’il y a eu contact et qu’il y a eu peur, qu’il y a eu retrait et qu’ils étaient comme deux chiens qui se regardaient de travers, deux chats échaudés qui craindraient l’eau froide que la vie leur a jeté, il sait qu’il va trop vite quand il le traîne et l’entraîne, quand l’autre échappe à sa poigne et quand ils se retrouvent dans le placard, sait qu’il agit comme en accéléré parce qu’il n’y a pas le temps et qu’il n’a pas le temps, qu’il refuse de stagner, de s’arrêter, de rester là. Le placard est une pause. C’est le noir, peut-être, ou les bruissements, le fait qu’il tente de repousser les bords avec le dos pour se tenir le plus loin possible du vainqueur, il ne sait pas trop, mais tout tombe en arrêt parce qu’il n’a plus nulle part où courir, parce qu’il a les doigts qui le démangent et qui picotent et que le temps semble reprendre son souffle. Il n’a pas peur. Il n’a pas peur du noir ou de la personne qui lui fait face, pas vraiment peur non plus des gens qui fouillent, qui cherchent et qui chuchotent à l’extérieur, incapable de les trouver dans le refuge de fortune qu’ils se sont trouvés. Avant sa mort, il aurait sans doute murmuré une blague pour détendre l’atmosphère, aurait soufflé des mots rassurants à la personne qu’il vient de kidnapper, aurait sans doute même connu son nom, parce qu’il était comme cela, qu’il connaissait tout le monde ou en tout cas tentait, qu’il n’était pas le genre à laisser passer les gens. Il a changé. Il n’est plus comme cela, Oskar, plus vraiment, et le nom de l’homme en face de lui lui importe peu, et le placard lui importe peu, et la guerre le fait gronder de rage mais pas d’inquiétude. Doucement, il laisse sa tête taper contre le fond du placard.

Lorsque le vainqueur ouvre la bouche, il darde ses yeux dans la direction où il se trouve. La surprise ne fait pas parti des sentiments qu’il ressent facilement. Il connaît le choc, connaît l’impuissance, mais la surprise n’est pas revenue ou faiblement, un tiraillement au creux du ventre et puis s’en va, quelque chose de fugace qui s’évapore. Ce n’est pas le cas cette fois. Il est pris au dépourvu, pris par surprise, parce que la réplique se fiche dans son crâne comme une flèche dans une cible et qu’il ne peut pas s’empêcher de rire, un rire rouillé, trop léger et trop rapide, sans joie, mais un rire tout de même et c’est peut-être l’obscurité qui le détend, l’obscurité qui l’apaise mais il se sent moins en colère que depuis longtemps. Détestables, les morts, a rétorqué son vis-à-vis, et c’est trop vrai et trop sensible, et c’est trop logique. Bien sûr, qu’ils le sont, évidemment, qu’ils le sont, parce qu’ils n’ont plus que cela, parce qu’ils sont porteurs de secrets et de mystères et de douleurs, parce qu’ils n’auraient jamais dû être ramené à la vie, parce qu’ils sont tout sauf naturels, ni fantômes ni vivants, qu’ils n’entrent pas dans l’ordre des choses. Ils ne sont que des fragments, de souvenirs et de rancœurs, et de regrets, le reflet de ce que les gens qui vivent encore ont connu d’eux.

« Oui. » offre-t-il simplement comme réponse et il se tortille pour lutter contre les balais éparses qui peuplent le placard afin de s’asseoir. « Parce que nous n’aurions jamais dû revenir. »

C’est une explication comme une autre, partielle, bancale et chancelante mais c’est la seule qu’il peut lui offrir parce que c’est la seule qu’il a. Il n’est plus le même que lorsqu’il était vivant parce qu’il est mort, justement, et que l’on ne revient pas intact de la mort, et que l’on n’est plus dans le même sens du terme, coquille vide et sentiments lointains, comme des échos de ce qu’il a déjà ressenti, des réminiscences de ce qu’il était lorsqu’il était en vie. Il ne s’étend pas plus que cela, parce que ce n’est pas important, parce que ce n’est pas ce qui intéresse le plus son interlocuteur, en réalité, parce qu’il enchaine sur autre chose, quelque chose qui les concerne tous les deux et plus seulement Oskar et Oskar roule des yeux et secoue la tête, parce que c’est une question absurde et facile et pas surprenante et qu’il espère mieux, maintenant qu’il a été pris au dépourvu une fois, même si c’est un espoir tordu et aberrant, quelque chose qui n’a pas de sens et ne devrait pas exister :

« J’aurais pu. » Il bat des cils, hésite un instant à s’arrêter là : « Mais ce château était ma maison et ces gens le détruisent de l’intérieur. Ils sont encore plus détestables que tu ne pourrais l’être. »

Il aurait pu lui admettre qu’il ne le trouve pas détestable, pas réellement, pas comme il trouve Ludmila haïssable ou n’importe lequel des chefs des groupes. Il aurait pu lui admettre qu’il est capable de discernement, qu’il est capable de nuance, mais ça n’aurait aucun sens, pas dans ce placard et pas maintenant, parce qu’il se méfie, parce que tous ces instincts lui hurlent de se mettre en colère et de lui hurler dessus parce qu’il a participé, d’une façon ou d’une autre, à cette poursuite de l’Ox, parce qu’il est responsable, d’une façon ou d’une autre, de la situation d’Oskar et de son retour à la vie qu’il n’a jamais désiré, du retour de tous ces morts qui se retrouvent à errer sans pouvoir être tout à fait ce qu’ils étaient :

« Je m’appelle Oskar. » offre-t-il, finalement, et il tend la main en avant tout en prenant garde de ne pas le toucher, comme pour qu’ils se serrent la main, parce que c’est la chose à faire, parce que des années à apprendre les bonnes manières n’ont pas été effacées d’un coup : « Est-ce que tu peux faire de la lumière avec ta baguette ou est-ce que ça risque de faire sauter le sort sur les portes ? »

S’il ne peut pas, Oskar ne se risquera pas à tenter lui-même. Trop dangereux, trop variable, trop stupide, de lancer un sort avec une magie aussi mouvante que la sienne dans un espace aussi restreint. Déconcentré, il tend l’oreille, ajoute :

« Je n’ai pas conscience du temps qui passe mais j’espère que tu es patient, ils sont toujours le coin. »

Et de fermer les yeux, la tête appuyer au coin du placard, recroquevillé sur lui-même.

Spoiler:
 

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Statut du sang : PurMessages : 590Date d'inscription : 10/08/2016Localisation : Somewhere
Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Sam 29 Oct - 20:08

Spoiler:
 

Je n’ai jamais eu peur du noir, ou si j’ai un jour eu cette crainte, mon père s’est arrangé pour que je ne l’éprouve plus. « C’est une peur de fille », disait-il, « une crainte absurde de fillette ». Tout ce qui ne lui plaît pas chez moi est toujours ravalé à des « trucs de fille », cette part de moi qu’il hait plus que tout, qui le prive d’un véritable et digne héritier. Alors, ce n’est pas l’obscurité qui règne dans le placard qui risque de m’atteindre. Non. C’est plutôt la présence de l’autre, du revenant, du mort plus ou moins vivant, que je discerne à peine de l’autre côté du meuble exigu ; c’est cet espace étroit, fermé, complètement clos, si petit, verrouillé… Même si c’est de ma main, cela ne change rien. Mon dos reste collé contre la paroi. Respire. Je n’y arrive pas vraiment. Ou trop vite, trop brusquement, comme si j’avais piqué un sprint. Les battements de mon cœur résonnent à mes oreilles, le sang bat à mes tempes, et j’ai l’impression qu’on peut l’entendre tambouriner dans tout le placard, tam-tam trop rapide et saccadé. J’ai chaud, mais mes mains sont glacées. Une part de moi préférerait affronter ceux qui rôdent dehors, hantant les couloirs de Durmstrang, à la recherches de Vainqueurs égarés. Garde le contrôle. Tu es en sécurité. Je ne sais pas, en fait.

L’autre demeure tout aussi immobile que moi ; je ne l’entends pas bouger en tout cas, et sa présence ne se rapproche pas de moi. Qu’il reste où il est. Je lui en dois une, sûrement ; il m’a permis de réagir plus vite à l’arrivée des autres et le placard nous sauve. Mais c’est un revenant, j’ai senti l’étreinte de ses doigts glacés, vu son teint trop pâle, son regard trop… mort. Je ne les supporte pas, ceux-là, ni vivants ni morts, ni fantômes non plus, des êtres sur le fil entre la vie et l’abîme, ne sachant sans doute pas vraiment ce qu’ils font là. Qui ne devraient pas être là d’ailleurs, qui auraient dû rester dans leur tombe. Dans leur monde, loin du nôtre. Leur retour est une des pires conséquences de l’Ox. Si j’avais su…
Mes pensées erratiques ne m’aident pas vraiment à reprendre mon calme. Le silence règne dans notre prison, mais j’entends toujours les pas des autres dehors. Ils savent qu’on n’est pas là, ne s’arrêteront pas avant un moment. Des prédateurs en chasse, émoustillés par le pouvoir comme d’autres le sont par le sang.
Je réponds malgré moi aux paroles du revenant – je ne sais pas quand il les a prononcées, mais elles sont restées dans un coin de ma tête, et dire quelque chose ne paraît pas une si mauvaise option, au moins pour calmer le flot chaotique de mes pensées. Réponse soufflée d’une voix un peu trop frêle, trop saccadée. Tant pis. Ce n’est pas ce soir que j’arriverai à maintenir les apparences si primordiales, pas dans cet endroit, pas avec…lui, en face. « Les vrais hommes savent affronter leurs peurs », dixit mon paternel, « ils ne se laissent pas dominer par elles, à moins d’être faibles ». Mais je le suis, alors on peut bien me pardonner cette énième défaillance. C’est déjà un combat de tous les jours pour maintenir ensemble les pièces du puzzle, pour ne pas m’effondrer en vrac. Trop de morceaux déglingués, rouillés, montés à l’envers. Trop de rouages en panne, sans clef pour redémarrer.

Point positif ou pas, ma réponse fait rire le revenant, d’un rire rapide et pas vraiment joyeux, un éclat bref. Il n’a pas l’air de contester le fait que les morts sont détestables – autant que les vivants peuvent l’être pour eux, sûrement. Trop de vie, de chaleur d’un côté, trop de froid et de vide de l’autre. Un frisson me traverse. L’autre approuve d’ailleurs. Des bruits résonnent dans le placard et j’en déduis qu’il cherche une place pour s’asseoir. Pas une mauvaise idée, c’est surtout la planche de bois dans mon dos qui me tient debout. Mais s’asseoir, c’est se détendre, être moins en mesure de se défendre, de se protéger. S’abandonner d’une certaine façon. Je ne peux pas.
Les paroles de l’autre me parviennent. Les morts n’auraient pas dû revenir.

— Ça, c’est sûr et certain ! Chacun son monde.

Je m’interromps. Pas sûr qu’il le prenne bien. Et en même temps, c’est sincère. Le fait que des morts reviennent parmi nous me hante et soulève trop de questions. Si j’étais mort l’année précédente, si j’avais enfin trouvé la paix comme je le souhaitais, est-ce que je serais de retour à l’heure présente ? Est-ce que j’aurais été rappelé ? Peut-être. Il y a Stassia, tout aussi prisonnière du château que moi. J’aurais sans doute voulu la protéger, lui parler, lui expliquer… Et en même temps, j’aurais haï qu’on me sorte du seul…endroit où je compte trouver la tranquillité. Si même la mort n’est plus définitive, où va le monde ? C’est ce qui me fait le plus peur chez eux, qu’ils soient revenus malgré tout, alors que ce n’est pas possible, que la magie ne permet rien d’autre que de pâles fantômes – et ça, je sais que je ne l’aurais pas voulu pour moi. Ils rendent visible, tangible quelque chose qui n’aurait jamais dû être.

Je chasse ces pensées du mieux que je peux ; elles ne font qu’empirer la réalité de ce placard. J’ai toujours chaud et froid ; mon dos et mes épaules prennent racine dans le bois. Pour tenter de me changer les idées, d’oublier ces histoires de morts trop présents, je reviens à notre situation actuelle. Il n’a pas laissé les autres s’en prendre à moi, s’en explique rapidement.
Je peux comprendre ses raisons. Je n’ai pas forcément été plus heureux à Durmstrang qu’ailleurs, mais j’ai trouvé des choses précieuses dans ses murs – et je ne parle pas de l’Ox.

— Durmstrang fait souvent cet effet-là. Mais il y a des gens que tu ne trouves pas détestables ?

Ou il y a seulement des gens détestables, et d’autres vraiment détestables ? Question absurde, sûrement. Je ne dois pas être en état de lâcher des paroles vraiment sensées. Tant pis. Il est mort, il n’est pas forcément autant pris que les autres élèves dans le jeu de l’apparence, les coups bas et les chantages. Il change brusquement de sujet en me révélant son prénom. Oskar. Ah oui, c'est vrai. Sa main se tend dans la pénombre, je discerne le mouvement. Je recule – essaie du moins –, je ne peux pas aller plus loin que la paroi. Mon coude heurte le bois dans un bruit sec. Aïe. J’aurais dû pourtant, j’aurais dû répondre à son geste, lui serrer la main ; mes doigts sont sans doute aussi glacés que les siens. Mais je ne peux pas. Je ne peux pas. Ne me touche pas.

— Je…
Suis désolé ? N’aime pas qu’on me touche, surtout dans un placard, même si ce n’est qu’une poignée de mains ? Changement de direction. N’ayons pas l’air encore plus cinglé.

— Je m’appelle Ielisseï, je suis chez les Éclairs.


Les vieilles habitudes ont la vie dure. Les clans n’ont plus aucune importance. Si je peux faire de la lumière ? Oui, ce sera mieux que le ridicule point lumineux au bout de ma baguette. Je peux toujours tenter. Je me concentre du mieux possible – heureusement que le catalyseur est là pour aider. Une lumière blanche, aveuglante, jaillit d’un coup, rayonnant comme un phare. Je ferme les yeux dans un réflexe, tandis que les larmes coulent. La lumière redevient lumignon, puis gagne progressivement en intensité, jusqu’à s’arrêter sur une teinte tamisée, pile ce qu’il faut pour y voir sans être gêné ni ébloui. Oubliant toute prudence, je me laisse glisser jusqu’à me retrouver assis sur un seau retourné. Je croise les bras dans une tentative pour me réchauffer ; ma tête tourne. Fichue faiblesse. Ridicule usage de la magie. Un rire nerveux m’échappe, un rire mouillé de larmes, et je grince :

— Ça aurait pu être pire. J’aurais pu mettre le feu à un balai. Maudite magie.

Mon nez qui saigne rend ma voix un brin nasillarde. Je m’essuie les yeux d’un revers de manche, avant de détailler plus franchement Oskar, les cheveux châtains, les yeux verts, l’air sombre, guettant vaguement la surprise qui jaillit presque toujours dans ces circonstances – garçon ? fille ? l’indécision, puis le lien au prénom, la brusque illumination et le soulagement qui l’accompagne : chemin fléché, balisé, malgré la gêne qui demeure un peu. Dans ces cas-là, j’imagine sans peine les rouages tourner.

La voix d’Oskar me rappelle que nos ennemis ne sont pas partis. Ils n’ont pas pu voir l’éclair de lumière, mais ils se doutent que nous ne nous sommes pas envolés. Penseront-ils que le placard était déjà fermé ou tenteront-ils malgré tout de l’ouvrir ? Mais ce n’est pas ce qui m’inquiète.

— Non, je souffle. Je ne suis pas patient. Pas en étant enfermé à double tour dans un placard.

Au moins, j’arrive à peu près à penser et à parler rationnellement. Son attitude calme doit jouer un peu, ainsi que le fait que nous restions chacun dans notre coin. Mais je reste tendu comme un ressort, les nerfs à vif, le souffle toujours trop court, à l’opposé de l’apparence qu’il donne.

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Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Dim 30 Oct - 21:14

C’est quelque chose comme de la compréhension, qui navigue dans le placard, et Oskar ne sait pas comment le gérer. Cela fait des jours qu’il est revenu et autant de temps qu’il a l’impression de parler une autre langue, parce que son frère et sa sœur ne peuvent pas comprendre, parce que son frère et sa sœur ne sont plus réellement sa famille, parce qu’ils n’ont aucune idée de ce qui se passe, de ce qu’il a traversé, aucune idée de la façon dont ils l’ont trahi, délaissé, abandonné, dont son corps repose encore abandonné en pleine foret, dévoré, dépouillé, les bêtes et les vers et les insectes pour tout pleureur et le sentiment irrationnel d’avoir été oublié dans le cœur. Il a l’impression que la personne en face de lui comprend, qu’elle assimile, qu’elle ne se laisse pas avaler par une pitié pourrie qui n’amène rien de bon, il a l’impression que la personne en face de lui a peur, pas parce qu’il est une bombe, mais parce qu’il est normal de craindre des morts qui reviendraient à la vie, il a l’impression que la personne en face de lui s’est retrouvé avalée par tout cela, contre sa volonté, ingérée, digérée, recrachée, et c’est un sentiment qu’il peut comprendre et respecter. Il a l’impression et ses doigts pianote sur son genou alors qu’il bouge le moins possible, statue de glace et yeux plein d’incendie, les pupilles qui tracent les contours de son interlocuteur. Il a l’impression et c’est un sentiment étrange parce qu’il n’a plus d’impressions, plus réellement, parce qu’il faudrait se sourcier, pour en avoir, se soucier et réfléchir et observer, et qu’Oskar ne le fait pas ; Oskar agit. Il ne peut pas agir, dans ce placard, pas sans risquer de toucher l’animal qui se tient à une longueur de bras, il ne peut pas bouger, ne peut pas faire de magie, ne peut pas aider, en réalité, prisonnier et impuissant. Il reste immobile, alors, parce qu’il y a quelque chose tapît dans l’ombre qu’il ne comprend pas, quelque chose qui le perturbe, quelque chose qui lui fait froncer les sourcils, alors qu’il range ses mains sous ses cuisses, pour lutter contre les instincts que sa mère a soigneusement gravé dans son crâne, pour ne pas mettre plus de tension dans le maigre espace qui les contient. Dans d’autres circonstances, Oskar aurait mis le feu aux poudres. C’est quelque chose qu’il sait et qu’il accepte. Il aurait posé ses mains sur celles de Ielisseï, aurait poussé, tiré, aurait cherché, pour voir jusqu’à quel point il pouvait l’enfoncer, jusqu’où il pouvait aller avant de le faire se fissurer. Il ne le saurait jamais, c’est certain, parce qu’il n’a pas la volonté, pas tout de suite, pas maintenant, alors il garde ses mains sous ses cuisses, écoute, attend. Garder le silence ne le dérange pas et il laisse son vis-à-vis parler, nager à contre-courant, lutter contre le silence qu’Oskar lui impose parce qu’il préfère chercher sur son visage des traces de cruauté ou d’envie, des traces d’avidité ou de rage. Il ne trouve rien. Il trouve du doute, de la crainte, de la nervosité. Il trouve des choses qu’il ne sait pas nommer. Il trouve des choses qui ne sont pas positives mais pas noires non plus. Il cherche, trouve, s’interroge.

Il se demande.

Il pourrait se poser des questions sur le genre de la personne en face de lui, maintenant qu’il la voit, les traits fins et la fatigue au bord des cils, quelque chose comme de la détermination dans le corps, il pourrait se poser des questions mais ça ne le concerne pas et ça ne l’intéresse pas, parce que ça n’a jamais eu d’importance et que cela ne commencera pas ce jour-là, enfermé dans un placard avec   un vainqueur et un Éclair, par Merlin, un Éclair entre tous et la révélation lui noue l’estomac, sensation qu’il n’était plus certain de pouvoir avoir, étrangère et fugace et terrifiante, et il serre ses chevilles avec ses mains pour ne pas faire de grands gestes, pour se contrôler. Il lui fallait du contrôle. C’est la première fois depuis longtemps qu’il pense contrôle, la première fois depuis des lustres qu’il lutte pour ne pas faire de dommages collatéraux, pour ne pas raser le château et les gens qui s’y trouvent, pour ne pas exploser et hurler parce qu’il pourrait et qu’il aurait le dessus, parce que Ielisseï aurait trop peur pour tenter de l’endiguer. Il enfonce ses ongles das sa peau, s’humecte les lèvres, les yeux rivés sur lui, les sourcils froncés, pour essayer de rattraper le cours d’une conversation qu’il a du mal à suivre suffisamment rapidement, les réponses et les mots en décalés, comme un film dont les sous-titres aurait du retard.

« Toi. » Il cligne des yeux, parce que c’est une réponse honnête et que ça ne lui semble pas hors de propos. Il y a des gens moins détestables que d’autres, Ielisseï en fait parti, Hemera aussi, quelques autres. Il ne les aime pas, c’est différent, il les déteste moins, ressent le fantôme d’une affection qui aurait pu être s’il avait vécu. « D’autres. Certains. Je ne sais pas. » Le ton est laconique, n’invite pas à la question, il développe parce que c’est la première fois qu’on lui demande, sans demander pourquoi, sans s’offusquer, sans exiger alors que tout est déjà trop confus. « Je ressens en nuance de négatif. C’est compliqué. »

Tout va de noir au gris dans son cœur, de haine à inconfort à indifférence et il n’est pas sûr de savoir encore ressentir autre chose ou faire autre chose, il n’est pas sûr d’avoir envie, pour ce que ça vaut, et ses yeux surveillent la porte, lassé par son inspection minutieuse du visage de son vis-à-vis.

« Ta magie est incontrôlable. » fait-il remarquer, comme s’il se souvenait brutalement de la lumière trop blanche qui le laisse à présent un peu déboussolé, des tâches multicolores dans le champ de vision. « C’est quelque chose que je peux comprendre. Je ne fais plus de magie. » Il n’en fait plus parce qu’il a fait exploser plusieurs portes et manqué de tuer plusieurs chats, parce qu’il a fendu plus de vitres qu’il ne peut en compter et qu’il a failli tuer Saga quand cette dernière a fait mine de le prendre dans ses bras. Il secoue la tête, se redresse, pour tapoter le fond du placard, comme à la recherche de quelque chose.. « Pour moi, ça n’a aucune importance, parce que je suis mort mais il faut que tu vives avec. Fais quelque chose, apprends. »

À pratiquer et à vivre avec. Il se penche au-dessus de Ielisseï, un angle douloureux et impossible pour éviter de rentrer dans son espace, pour taper du bout des doigts en bois de l’armoire.

« C’est creux. » Sa voix l’est aussi et il plisse les yeux, traque du bout des doigts un creux ou quelque chose qui lui permette de tirer le panneau. Il essaye de se souvenir ; est-ce qu’il le connaît, ce passage secret, est-ce qu’il y en a un, est-ce qu’il se passe réellement quelque chose ou est-ce qu’il s’agit juste d’une fausse joie. Il jure, tout bas, souffle : « Lève-toi, si tu ne veux pas de contacts, je vais te tomber dessus et je ne m’excuserais pas, parce que tu auras été prévenu. »

Il est clair et net et ses gestes le sont tout autant alors que ses doigts trouvent une faille, pressent, tirent et que le panneau cède, manque de l’envoyer sur Ielisseï. Il renifle, un peu plus lui-même que depuis des lustres, un air un peu trop fier sur le visage, un sourire oblique sur la bouche. Il y a un escalier. Oskar n’est pas sûr de vouloir savoir où il va mais il y a un escalier, qui s’enfonce dans le noir dans la muraille, à pic et mortel, les marches inégales et l’humidité qui suinte. Il frissonne, fronce les sourcils, attrape quelque chose qu’il jette en bas. Il y a un son, quand le livre touche le sol quelque part en bas, s’étonne une seconde de la distance dont semble provenir le son, se frotte la nuque. Lorsque ses yeux retrouvent Ielisseï, pour la première fois depuis qu’ils se sont tombés dessus, Oskar a l’air d’hésiter réellement.

« Chez les Éclairs ? » demande-t-il finalement plutôt que d’attaquer le coeur du sujet. « Le QG me manque. C’était tous les têtes brûlées à l’époque. » Et maintenant encore aussi visiblement. Il se racle la gorge, intime, doucement : « Passe devant, tu as la lumière. »

Il marque une pause, comme s’il réfléchissait :

« Je ne suis pas patient, moi aussi. »

Le trou béant dans le fond du placard peut en témoigner.

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I WAS MORE WHEN I WAS ALIVE

So what if you can see the darkest side of me ? No one will ever change this animal I have become Help me believe it's not the real me Somebody help me tame this animal.  ©shinouh


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Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Mar 1 Nov - 17:22

Spoiler:
 

Je sens et je vois les efforts qu’Oskar fait pour ne pas bouger ; il a placé ses mains sous ses cuisses, sans doute pour retenir tout geste malvenu, et l’attention me touche. J’ai l’impression qu’il vibre et bouillonne en lui-même, qu’il brûle de se lever, de bouger les mains, de s’agiter, de…faire quelque chose, peu importe, mais qu’il se retient. Pour ne pas me brusquer davantage ? Quel paradoxe que ce soit un revenant qui s’en soucie plus que la majorité des vivants. Mais ils ne savent pas voir, pas toujours. Ou alors, ils s’en moquent et décident de tester pour voir jusqu’où ils peuvent aller. De violer mon espace parce que c’est drôle, quelqu’un qui n’aime pas qu’on le touche, qui accepte les poignées de main mais pas beaucoup plus en temps normal, qui ne va même pas jusque-là dans un bête placard. C’est drôle de voir ce que ça lui fait quand on lui attrape le bras, quand on lui touche l’épaule, quand on se colle à lui pour le provoquer. C’est drôle de voir le masque des apparences se fissurer et montrer un héritier de grande famille redouter les contacts et la trop grande promiscuité. J’en connais assez, des élèves comme ça, qui, voyant ma crainte, auraient testé. Juste pour s’amuser. Pas Oskar, qui reste autant qu’il peut dans son coin, comme s’il comprenait que c’est vraiment sérieux.

Il me regarde comme s’il cherchait quelque chose en moi, comme s’il voulait lire mes pensées. Ce que je ressens pour lui, pour ce qu’il est ? C’est plus sa nature qui me perturbe que lui-même. Encore que… Il ne s’arrête pas à mon apparence, semble aller au-delà – et c’est nouveau, ça aussi. On dirait que ça ne lui fait ni chaud ni froid, comme si mon allure n’avait aucune importance pour lui. Pas de surprise, de gêne, d’examen scrutateur de haut en bas pour tenter de trouver ce qui ne va pas, ce qui cloche. Sur son visage, pas trace de l’embarras qui reste toujours un peu quand on me parle, parce que les gens n’aiment pas ce qui sort des normes. En tout cas, il n’a pas l’air de trouver ce qu’il cherche.
Il continue de lutter pour ne pas bouger ; ses doigts enserrent ses chevilles. On dirait qu’une énergie énorme gonfle en lui, qu’il ne va pas tarder à exploser. Je m’en veux presque de le contraindre à cette immobilité forcée, alors que nous sommes déjà prisonniers du placard ; je m’en veux de ne pas pouvoir réagir autrement, de ne pas arriver à me détendre, de ne pas le laisser bouger comme il en a envie. Et je lui suis reconnaissant de ne pas céder.
Je le regarde quand il m’interpelle avant de réaliser qu’il répond à la question posée quelques minutes plus tôt. Moins détestable que d’autres je suppose que c’est appréciable. Il ne développe pas davantage. Je me mords la lèvre ; ma question était plus que maladroite. La situation n’est facile pour personne et elle doit être pire que tout pour les Revenants. Oskar paraît avoir mon âge, mais je n’ai aucune idée de quand il est mort. Sûrement avant mon arrivée à Durmstrang. Et si on m’avait arraché à mon repos pour me projeter dans une époque en décalage avec la mienne, je crois que moi aussi, j’aurais détesté tout le monde, ces vivants qui auraient trop joué avec le feu, avec des puissances qu’ils ne comprennent pas, tout ce monde qui n’aurait pas été le mien, tous ces inconnus qui auraient remplacé ceux que je connaissais. Je finis par souffler :

— Je n’aurais pas dû poser la question. Je ne peux pas dire que je comprends…mais…un peu.

Il précise qu’il ressent tout en nuance de négatif. Ça aussi, ça résonne un peu pour moi. Le monde est gris et noir, a perdu ses couleurs au fil des années, comme s’il se délavait, comme s’il retirait un manteau coloré pour laisser transparaître la réalité froide et sans nuance, comme si des nuages recouvraient tout en permanence. Même le soleil paraît voilé, terne. Gris, noir, rouge. Et deux taches de couleur, la lumière de ma sœur et celle d’Ilia. Anastassia et mon meilleur ami. J’ai l’impression de les parasiter tous les deux, de leur voler leur lumière et leurs couleurs, d’être l’ombre qui s’en nourrit pour tenter de survivre encore un peu. Mais c’est tout ce qui empêche le noir, le gris et leur cortège de sang d’engloutir le monde – de m’engloutir. De nouveau, je ne peux pas dire que je comprends totalement Oskar, mais un peu. Je pense. Je ne sais pas vraiment. Une part de moi rechigne à partager ce que je ressens. Depuis quand est-ce que je me confie au premier inconnu venu, même s’il est différent des autres ?

— Je vois ce que tu veux dire. Vraiment.

J’hésite à poursuivre, finis par me raviser. Pas maintenant. Oskar revient sur les dérapages de ma magie, sujet moins instable. Je ne peux pas dire que je contrôle quoi que ce soit, malgré les heures passées à m’entraîner. Ma magie n’en fait qu’à sa tête, et dès que je crois progresser, c’est pour mieux me rendre compte que d’autres choses m’échappent. Magie volatile, aléatoire…et sans utilité aucune. Lui non plus ne pratique plus – j’ai entendu dire que les pouvoirs des revenants étaient eux aussi affectés, mais je n’ai pas encore eu le temps d’approfondir sur le sujet. Il poursuit tout en tapotant le fond du placard. « Apprends » ?

— Mais je ne fais que ça !

Une inspiration.

— Je m’entraîne autant que possible, mais l’Ox demeure encore largement incontrôlable.

Je ne me plains pas, je ne fais qu’établir un constat. Et j’ai beau enrager de me sentir aussi vulnérable et démuni, je ne peux faire autrement que composer avec cette donnée. L’entraînement finira par payer.
Oskar se penche au-dessus de moi, et je me décale sur le côté tandis qu’il continue de tapoter contre le bois. Il fait attention, encore une fois, me laisse assez d’espace pour respirer. Le bois sonne creux sous les doigts d’Oskar. Est-ce vraiment le cas ? Y a-t-il une autre sortie ou est-ce que je me raconte des histoires ? Oskar me demande de bouger et je m’exécute autant qu’il est possible dans l’étroit espace, touché encore une fois parce qu’il a pensé à prévenir.

— Merci.

Le cœur battant, je ne le quitte pas des yeux tandis que ses doigts explorent le panneau de bois, qui cède soudain et manque de le faire tomber. Une petite vague de soulagement m’étreint face à l’ouverture devant nous – c’est au moins la promesse de plus d’espace que dans ce placard, la liberté de bouger pour Oskar, celle de respirer un peu pour moi. Si le souterrain reste d’une taille décente et qu’il a une issue. L’optimisme est décidément ma principale qualité. Difficile de deviner ce qui nous attend en tout cas. Oskar a l’air fier de lui, souriant, et cela le change de l’air sombre qu’il avait un peu plus tôt, le rend plus…vivant d’un certain côté.

— Tu savais qu’il y avait un passage ici ?


Je me penche un peu pour observer l’escalier qui s’ouvre dans le noir. Il n’a pas l’air utilisé très souvent ; les marches ont été taillées de façon brut, pleines d’aspérités et aucune ne paraît avoir la même taille que l’autre. L’humidité et la poussière les recouvrent d’un mélange glissant à souhait.
Le livre lancé par Oskar résonne sourdement ; impossible d’évaluer la distance mais elle semble importante. Quelque chose s’empare de moi, quelque chose qui me détourne du placard fermé à clef et de son étroitesse. Pas de l’excitation, pas vraiment, pas de la peur non plus – mais un peu quand même, pas à cause de l’obscurité qui noie tout mais parce que personne ne nous retrouverait là-dessous s’il arrivait quoi que ce soit. Un frisson m’échappe. Je relève les yeux, croise le regard d’Oskar. Lui aussi a l’air d’hésiter.
Sa phrase me fait comprendre qu’il appartenait au même clan que moi. Têtes brûlées ? Certains plus que d’autres. Je ne peux retenir un bref sourire, surtout quand il précise que lui non plus n’est pas patient. J’ai l’impression de le comprendre un peu plus, même si nous ne faisons que rester à la surface des choses.
Je m’engage le premier dans le trou, la main serrée sur ma baguette, teste les premières marches. Solides, mais dangereusement glissantes. Je me retourne vers Oskar.

— Si tu glisses, tu le regretteras.

Ce n’est pas une vraie menace. Je lève ma baguette aussi haut que possible, afin d’éclairer à la fois mes pas et ceux d’Oskar. Par chance, dès qu’on s’enfonce dans le mur, le passage gagne en hauteur et permet de tenir debout. Il reste étroit, mais je respire mieux que dans le placard. Je descends avec prudence, marche après marche, testant toujours le premier appui avant de m’engager. Tête pas complètement brûlée. Ma semelle glisse une fois mais je me rattrape de justesse. La poussière humide colle à mes chaussures.
Mon cœur cogne contre mes côtes, j’ignore combien de temps s’est écoulé lorsque nous atteignons le sol, de la pierre qui n’a pas été travaillée, toute en aspérité, comme l’escalier. Lorsque je me retourne, je n’aperçois pas l’ouverture dans le placard. Combien de mètres avons-nous descendu ? Je crois que je préfère ne pas le savoir.
Je balaye les environs avec ma baguette ; deux ouvertures rondes s’ouvrent devant nous. Le passage se divise en deux. Et ça ne m’étonnerait pas qu’il se redivise un peu plus loin. La magie tord toujours un peu l’espace.
Je pivote vers Oskar.

— Tu es déjà venu ? Est-ce que tu sais où ils débouchent ?

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Statut du sang : Sang-mêlé, du temps où ça avait de l'importance.Messages : 107Date d'inscription : 18/09/2016Localisation : Durmstrang.
Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Ven 4 Nov - 2:04

Ielisseï pose des questions auxquelles Oskar ne sait pas répondre ; ce n’est pas que ce qui sort de sa bouche, en réalité, c’est pire que ça, toute sa personne, tout son être, qui hurle des questions auxquelles il est incapable de répondre, incapable de trouver les mots. Il n’est pas sûr de ce que sont les questions, en réalité, encore moins sûr des réponses qu’il pourrait y apporter, parce qu’il n’a plus l’habitude d’être curieux, plus l’habitude de s’interroger, de ne pas chercher une information pour exécuter son prochain mais parce qu’il veut savoir, honnête et ouvert, les oreilles grandes ouvertes et les yeux écarquillés. Oskar était comme ça, à une époque, curieux des gens. Il faisait le lien entre son frère et sa sœur et le reste du monde, les forçait hors de leur gémellité, les poussait vers les autres, il souriait, se souvenait des dates d’anniversaire, des visages, des noms, retenait les petits détails et les passions, il posait des questions, des tas de questions, aimait les gens de tout son cœur et souriait à s’en faire mal au joue. Il était comme cela, à une époque, et c’est lointain et proche tout à la fois, des souvenirs qui s’approchent et s’échappent, qui valsent et qu’il pense pouvoir attraper mais qui lui glissent entre les doigts invariablement. Hypnotisé, il se frotte la joue au souvenir, comme réchauffé une seconde par la douleur fantôme. Il se souvient d’une époque où il n’était pas que Colère et Rage, il se souvient d’une époque où il aurait souri à Ielisseï avec toute la chaleur du monde, d’une époque où il n’aurait même pas pensé à tendre les mains pour le toucher et le faire paniquer, à une époque où il était quelqu’un d’autre, quelqu’un de différent, quelqu’un de meilleur, dans le fond, quelqu’un qui n’avait pas été achevé dans une forêt comme la victime d’une chasse à courre qui ne se savait pas pourchassée. Il se souvient d’une époque où il n’était ni cerf, ni renard et ferme les yeux, une seconde, debout au milieu de l’escalier, la gorge serrée et l’air tendu, submergé, étouffé, mal à l’aise. Il ne veut pas se montrer faible, pas devant Ielisseï, pas devant quelqu’un qui peut transformer ce qu’il voit en couteau affûté dirigé droits vers lui. Il ne veut pas, ne peux pas se le permettre et il gratte la pierre du bout des ongles, se repaît de l’horreur de son que produisent ses ongles contre le mur, se ressaisit. Il ne peut pas se rattacher à des souvenirs de sentiments, il ne peut pas s’attacher à la personne qui il était avant, il ne peut pas revenir en arrière, revivre, revenir. Il ne peut pas. C’est inutile de s’apitoyer, inutile d’espérer, inutile de penser que les choses devraient être différentes, qu’elles sont injustes ou impitoyables. Les choses sont ce qu’elles sont ; il est mort et Mars a son sang sur les doigts et son corps n’a jamais été retrouvé et il a été oublié et dix ans ont passé. Il ne peut rien modifier et personne ne peut comprendre. Il darde ses yeux sur Ielisseï lorsqu’il a l’air de sous-entendre le contraire, se tend et finit par se détendre, parce qu’il y a quelque chose dans la précaution du ton et dans la formulation qui apaise la tempête qui s’agite dans son ventre alors qu’il dégringole les dernières marches.

« Je sais que tu comprends. » lui lance-t-il, arrivé en bas, parce qu’il avait du mal à garder une conscience claire du temps, qu’il ne savait jamais très bien si Ielisseï lui avait parlé douze ans auparavant ou une seconde, juste une seconde. Ça n’a pas l’air de le déranger, pour le moment, mais Oskar guette l’exaspération et les reproches, ce qui ne manque pas de tomber, ce qui ne manque jamais, parce que les gens n’ont aucune patience avec les morts, surtout pas ceux comme lui, ceux qu’on ne voulait pas revoir, ceux sur qui on avait tiré un trait. Si quelqu’un peut le comprendre, c’est sans doute Ielisseï, en réalité, Ielisseï qui ressemble à un chat trempé dans l’eau mais qui lui pose des questions, Ielisseï qui avait l’air terrifié lorsqu’il se sont rencontrés mais qui a l’air de faire des efforts, Ielisseï qui le perturbe et qui remue quelque chose dont il ne sait pas quoi faire. Frustré, il pince les lèvres, les sourcils ramenés au milieu du front tant il se concentre sur l’autre question qu’on lui a posé et sur celle qui a suivi, qui ressemble mais qui n’est pas la même, qui ressemble mais pas tout à fait, parce qu’ils sont devant deux bouches béantes et que si Oskar sait quelque chose c’est le moment d’avouer. Il croit, une seconde, qu’il sait. Il revoit Mars appuyé contre le mur avec un sourire de brigand, un sourire haussé et l’air exaspéré parce qu’Oskar descend trop précautionneusement les marches humides. Il revoit ses mains et ses doigts contre ses hanches, entend son rire contre sa bouche, frissonne de tout son long, un gémissement dans la gorge alors qu’il cramponne un peu désespéramment le t-shirt qu’il a sur le dos, les jointures beaucoup trop mal et le regard perdu dans le vide. Il se souvient et ça cavale dans son crâne, et ça se bouscule, il ne sait plus si c’était il y a dix ans ou hier, s’il était heureux ou exaspéré mais il y a des contacts fantômes contre sa peau et il ne gère plus du tout, s’accroupit, se recroqueville, tente de rattraper la respiration qui lui fait faux-bond et de fuir les souvenirs qui le harcèlent. Il ne veut pas se souvenir de Mars. Il ne veut pas se souvenir des bons moments. Il ne veut pas se rappeler de son rire ou de la couleur de ses yeux et de la peau rugueuse au bout de ses doigts, il veut se rappeler qu’il l’a tué, qu’il l’a poussé, qu’il l’a laissé. Rien de bon n’a découlé de Mars. Rien de bon n’est arrivé.

« Je suis déjà venu. » lâche-t-il, et c’est un filet de voix parce que ses genoux compriment trop étroitement sa cage thoracique, et c’est sibyllin, parce qu’il est incapable d’expliquer, de lui dire comment, de lui dire pourquoi, de lui parler de Mars et d’un temps dont il ne se souvient pas vraiment, de lui parler de Mars tout court, parce que le prénom est comme une plaie à vif, parce qu’il n’était pas là, pas là, pas là, et qu’Oskar est incapable de savoir s’il veut le voir ou s’il se rattache à l’idée qu’il puisse se soucier encore de lui. « J’ai besoin d’une minute. » Il ne peut pas en parler. Il ne veux pas en parler. Il a besoin de dire à Ielisseï qu’il ne pète pas les plombs, besoin de ne pas l’effrayer, besoin de lui dire qu’il n’est pas en train de virer dingue et qu’il ne va pas l’abandonner ici et c’est tellement primaire et tellement étranger que sa voix s’étrangle et qu’il plante ses ongles dans ses chevilles, une nouvelle fois, parce qu’il ne s’attendait pas à ça, pas à avoir besoin de protéger quelqu’un de lui-même, pas à avoir envie de le faire. Il hoquette, souffle : « Je te jure que je suis pas dangereux. Pas tout de suite. Pas . » Et c’est maladroit mais il a compris des choses plus floues encore et Oskar espère qu’il comprendra cela, qu’il ne paniquera pas, ne partira pas en détalant dans les couloirs. Il presse son front contre ses genoux, attend, une seconde ou une minute, ou dix, il ne sait pas et ses doigts tremblent.

« Je ne sais pas où ils mènent, mais je sais que j’ai déjà pris le couloir de droite. » finit-il par murmurer, quand sa voix lui revient et qu’il est à nouveau capable de bouger et de se contrôler, raide et honteux et les dents serrés alors qu’il file vers le passage, avance à grand pas, même sans lumière, parce qu’il sait qu’à quelques mètres de l’entrée il a gravé son prénom et celui de Mars dans la pierre et que le temps n’aura pas pu l’effacer, qu’il sait qu’il ne veux pas le voir, qu’il ne peut pas le voir, parce qu’il ne veux pas en parler et qu’il sera incapable de cacher l’effet, de masquer l’impact. Il effleure la pierre, pourtant quand il passe à côté, parce que la lumière de la baguette de Ielisseï ne l’atteint pas, parce qu’il ne peut pas voir son visage. Il s’arrête net, quelques mètres plus loin, pour ne pas le semer, parce qu’ils arrivent à un nouvel embranchement et qu’il a une idée :

« Je crois qu’on va arriver dans les galeries souterraines si on prend par là. » lance-t-il à Ielisseï lorsqu’il arrive à son niveau. « Je ne suis pas sûr que ce soit plus sûr mais au moins on ne risque pas de tomber sur les mêmes. Les deux autres couloirs ont l’air de remonter, par contre. On peut jouer ça à la chance. Ou tu peux lancer un enchantement des quatre-points comme ça on saurait à peu près dans quelle direction on va. » Ce n’est pas grand-chose, évidemment, dans les mains d’une personne pas préparée mais Oskar sait, mais Oskar a déjà parcouru ses galeries armés de ce sort précisément et il se souvient, approximativement, quelque part dans la brume, de détails et de directions, de choses éparses et diffuses. « Si tu ne peux pas, on peut longer les murs et restant contre le mur droit. »

C’est une solution moins pratique, une solution qui l’arrange moins mais il sait que lancer un sort est quelque chose de compliqué et il ne peut pas blâmer Ielisseï de ne pas vouloir essayer.

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I WAS MORE WHEN I WAS ALIVE

So what if you can see the darkest side of me ? No one will ever change this animal I have become Help me believe it's not the real me Somebody help me tame this animal.  ©shinouh


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Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Ven 11 Nov - 0:14

Je regrette presque de lui avoir dit que je comprends lorsque je vois son regard sur moi, son corps soudain tendu, avant la détente tout aussi brutale. L’escalier m’offre une bonne échappatoire, même si je n’aime pas tourner le dos aux gens. Oskar reste silencieux pendant la descente des escaliers. Je ne me retourne pas, mais je guette les mouvements dans mon dos, les raclements sur la pierre qui pourraient indiquer qu’il se rapproche trop – c’est absurde, me souffle une petite voix, s’il t’avait voulu du mal, il l’aurait fait là-haut, dans le placard, il n’avait pas besoin de cet escalier, des souterrains qui vont s’ouvrir devant nous. Il lui aurait même suffi de ne pas bouger, de laisser les insurgés me tomber dessus. Il aurait pu faire n’importe quoi là-haut, et je n’aurais pas pu me défendre, trop paniqué, avec une magie qui n’en fait qu’à sa tête. Trop faible, comme toujours. Alors, ce n’est pas maintenant qu’il agira. Quel intérêt aurait-il eu à attendre ? Le placard était verrouillé, insonorisé. Mais mes épaules demeurent raides, la force de l’habitude, celle de ne jamais baisser sa garde, de toujours surveiller ses arrière, de guetter le prochain coup. Juste au cas où, parce qu’on sait que c’est le plus probable, que certains n’attendent que l’occasion de frapper, cherchent la première ouverture, le premier moment de faiblesse. Parce que je connais trop les manipulations dont sont capables les autres, les faux sourires, les fausses amabilités qui ne cachent qu’un poignard. Parce que je joue un rôle depuis des années et que je sais que je ne suis pas le seul, loin de là. Le monde des sangs-purs a toujours eu ce côté hypocrite, cette volonté de préserver les apparences, de jouer les vraies parties partitions dans l’ombre plutôt que dans la lumière.
Mais rien de tout cela pour le moment, le pas d’Oskar reste quelques marches derrière moi. Malgré la répulsion que suscite toujours sa nature de revenant, il paraît différent des autres, des élèves que je connais, pas vraiment prompt à la moquerie – et il y aurait eu de quoi, pourtant. Je me demande qui il était avant, à quoi ressemblait Oskar vivant, son caractère, à quel point il diffère de maintenant… de quoi il est mort. Dix-sept ou dix-huit ans, ce n’est pas vraiment un âge normal, attendu, logique pour disparaître. Était-ce à Durmstrang ou ailleurs ? Je chasse ces questions que je n’oserais jamais poser, reviens sur ce qu’il a laissé entendre. Un Éclair lui aussi. Un insouciant ou un indépendant ? Les questions tournent, mais je garde le silence, reste concentré sur la descente.

Toucher le sol est un soulagement. Je respire mieux maintenant que nous sommes loin sous terre. Paradoxal. Mais il y a de l’espace, pas de contact forcé, des ouvertures, des couloirs, autant de promesses d’échappatoires, de possibilités de fuite. « Je sais que tu comprends ». La réponse vient, à retardement, rappelant la conversation entamée avant la descente. Discussion ponctuée de silences et d’à-coups, tout en gardant sa logique et sa continuité. Je préfère cela à ceux qui discourent sans s’arrêter et, incapables de supporter le silence, se sentent obligés de le meubler à tout prix. C’est pourtant un bien précieux quand on lui accorde l’attention qu’il mérite. La phrase d’Oskar me laisse un peu perplexe. Le dit-il parce qu’il le pense ou parce que c’est une phrase toute faite, bien pratique pour arrêter les questions, qui permet de donner bonne conscience à l’autre alors qu’on pense le contraire ? Je ne suis pas sûr de la réponse, tout en penchant pour cette dernière hypothèse. Évidemment que je ne peux pas comprendre ce qu’il ressent, pas entièrement, et je doute que quiconque le puisse à moins d’être soi-même un revenant. Je ne le connais pas, sais à peine son prénom et son ancien clan, et pourtant, je me dis qu’il a l’air aussi chat sauvage que moi. Perdus tous les deux, chacun à sa façon.
À ses sourcils froncés, son air concentré, je devine qu’il se focalise sur la suite, sur les chemins qui s’ouvrent devant nous, à droite et à gauche, aussi noirs l’un que l’autre, sans aucune indication de direction – évidemment. J’ai déjà arpenté un certain nombre de recoins de Durmstrang, mais beaucoup restent encore inexplorés. Est-ce qu’un élève, un jour, a découvert tous les mystères de l’école ? J’en doute. Et ce coin-là ne me dit rien, même s’il rejoint peut-être des couloirs que je connais. Je suis cinglé et détraqué, mais je reste assez lucide pour savoir qu’il y a des endroits où on ne va pas seul, surtout si on risque de croiser d’autres vadrouilleurs. Prudence est mère de lâcheté, je n’ai jamais été une tête brûlée complète. Oskar a l’air loin, ailleurs, plongé…dans ses souvenirs ? dans son passé ? De quoi se rappelle-t-il ? Je ne pense pas qu’on revienne comme s’il ne s’était rien passé, parce qu’il s’est passé quelque chose, qu’on a sûrement perdu des morceaux de soi en route, des morceaux d’âme. Semés sur une route dont on ne revient normalement pas. De nouveau, je m’interroge, j’essaie de comprendre. Visualise le passé comme une sorte d’immense kaléidoscope, où chaque éclat de couleur est un souvenir, un bout de soi, et où tout se bouscule sans cesse dans le plus grand désordre, comme s’il fallait reconstruire sa mémoire pièce par pièce. Un tube où tout chute et tourbillonne, recomposant un tableau mouvant, incertain, dont les pièces aux angles aigus peuvent s’emboîter ici, ou là, ou encore ailleurs, puzzle compliqué par les miroirs qui renvoient un reflet déformé de la réalité. Tu as trop d’imagination, Ielisseï Kassianovitch. Un souffle trop rapide achève de me ramener à la réalité : Oskar court après sa respiration, s’accroupit brusquement, replié sur lui-même. Des signes que je connais trop bien, même si j’ignore ce qui les provoque dans son cas. Trop de souvenirs appelés par les lieux ? Je fais un pas prudent dans sa direction. Toute méfiance n’a pas disparu, il pourrait faire semblant.
Il le confirme qu’il est déjà venu dans un filet de voix. Je ne sais pas ce qu’il a vu ici, ce qu’il a vécu, si c’est joyeux ou triste ou autre chose, mais ça a l’air de l’avoir marqué.

— Prends tout le temps que tu veux, je murmure en réponse.

Je connais, oui, et on restera là le temps qu’il faudra. Il n’a pas l’air de vraiment paniquer, juste…d’angoisser ? Je ne sais pas. Mais ça ne va pas, pas besoin d’aller chercher plus loin. Je ne bouge pas, cherchant ce qui pourrait l’aider, si quelque chose peut l’aider. Dans ces cas-là, j’ai juste envie d’être seul, mais je me sentirais mal de l’abandonner. Et si son malaise dégénère en vraie crise ? Si les souvenirs deviennent trop forts ? Je repousse mon optimisme habituel ; le pire n’advient pas toujours. Mais comment l’aider à se calmer ? Que lui dire ? Je me contente de rester là, de m’accroupir sans vraiment m’asseoir pour être davantage à sa hauteur. D’être là s’il veut, s’il a besoin… Je tressaille lorsqu’Oskar me dit qu’il n’est pas dangereux, pas pour le moment du moins. Et qu’il fasse cet effort, qu’il essaie de me rassurer alors que son esprit a des choses bien plus importantes à gérer me touche vraiment.

— Je te crois. Je sais que tu ne me feras pas de mal.

Je suis sincère. Pas maintenant. Peut-être à d’autres moments, mais je n’y pense pas.

— Ça m’arrive d’avoir trop…trop de choses dans la tête.

Je comprends. Je ne le répète pas, parce que ça sonnerait comme une phrase fausse, une phrase pour me défausser, faire semblant, mais l’intonation y est. Je reste un genou en terre, pas trop près, pas trop loin, attendant qu’il se remette. Il reprend la parole au bout de quelques minutes.
Je me relève pour examiner le couloir de droite à la lumière de ma baguette. Oskar me dépasse, s’enfonce dans l’obscurité. Va-t-il vraiment mieux ou l’agitation est-elle une suite logique de sa… crise ? Je pénètre dans le souterrain à sa suite, le rejoint au niveau d’un embranchement ; il a l’air de s’être repris, mais je ne peux pas en être certain. Ses paroles montrent qu’il a recouvré une bonne partie de sa maîtrise de lui.
Un enchantement des quatre points ? Je regarde ma baguette d’un air dubitatif. Pourquoi pas ?

— Pointe au nord.


Posée à plat sur ma paume, ma baguette se met soudain à tourner sur elle-même comme une folle, sans s’arrêter, ni même ralentir, en lâchant une gerbe d’étincelles dans son sillage. Stop ! Elle obéit à l’ordre mental, s’arrête dans une dernière traînée lumineuse dans l’exacte position où elle se trouvait avant que je ne lance l’enchantement. Je ferme les yeux une seconde, le temps de lutter contre la nausée. Trop de sorts, encore moins de contrôle que d’habitude. Je serre le poing sur le mince morceau de bois comme si cela pouvait le convaincre d’agir comme il faut.
— Suivre le mur droit me paraît la meilleure solution. Je ne me fierais pas une seconde à la direction que ma baguette m’indiquerait.
En colère contre moi-même, je prends la tête, la main droite glissant sur les aspérités humides du mur. J’espère que les souvenirs d’Oskar nous aideront, mais ne le formule pas à voix haute. Ses indications viendront en temps voulu…et sinon, si le souterrain s’étend trop loin, nous pourrons toujours faire demi-tour, reprendre un autre chemin, voire remonter. Une fois constatée notre disparition, les autres ne resteront sûrement pas dans le couloir toute la nuit. Le fait d’agir, de bouger un tant soit peu, m’aide à rester à peu près calme.
La main toujours le long du mur, la baguette dans la main gauche pour éclairer le chemin, empruntant malgré tout les embranchements qui mènent visiblement à des impasses au cas où un éventuel passage secondaire s’ouvrirait, je ralentis au bout de quelques minutes pour laisser Oskar venir à ma hauteur. La largeur du souterrain ne nous permet pas toujours de rester à deux de front, mais c’est possible dans certains couloirs. Je me demande si d’autres crises risquent de survenir, hésite, me concentre sur les reliefs de la roche, les creux et les bosses sur lesquelles butent mes doigts, sur leur aspect légèrement râpeux, tantôt secs, tantôt humides, suintants. Le froid règne en maître dans les couloirs et je resserre les pans de ma cape. J’ai beau ne pas être frileux, l’humidité accentue la fraîcheur ambiante. Après quelques minutes de tergiversation supplémentaire, je finis par lâcher, à voix basse, espérant presque ne pas être entendu.
— Tu sais… si tu as envie ou besoin de parler ou je ne sais quoi… Je te promets que ça restera entre nous.
Ce n’est pas de la pitié, ni une volonté de le réconforter – je suis loin d’être bien placé pour cela. Mais encore cette espèce de compréhension que je ne m’explique pas vraiment.

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Statut du sang : Sang-mêlé, du temps où ça avait de l'importance.Messages : 107Date d'inscription : 18/09/2016Localisation : Durmstrang.
Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Dim 11 Déc - 17:31

Il essaye de se concentrer, Oksar, quand tout tourbillonne. Il essaye de se concentrer sur ce qu’il entend, plic, ploc, les gouttes qui s’échouent dans les flaques, les échos de leur pas dans les couloirs interminables, le bruissement de l’eau contre les murs humides, tic, tac, un bruit qui n’existe pas, le temps qui passe et qui ne passe pas, qui ralentit, qui accélère, il a eu une montre, un jour, il n’est pas mort avec ; il a le souvenir vague de son anniversaire et du ruban pourpre, le souvenir vague de l’odeur du bracelet en cuir et de la froideur du cadran contre la peau de son poignet, des ongles de Mars qui tapotent sur le verre parce qu’il est toujours en retard, de la montre abandonnée sur sa table de chevet lorsqu’il part ce matin-là, qu’il court vers la forêt dont il ne revient jamais, qu’il s’échappe, s’envole et heurte le sol comme un oiseau dont on aurait coupé les ailes, une de ces sales bêtes qui se prennent les vitres que l’on vient de nettoyer, un de ces volatiles immondes qui jamais ne se relèvent. Sa respiration fait des bonds. Il ne sait même pas s’il est obligé de respirer ; il ne s’est jamais posé la question, en réalité, il ne sait même pas s’il pourrait mourir, en vérité, s’il pourrait se laisser crever parce qu’il ne respire plus, parce qu’il ne mange plus, parce qu’il ne boit plus, s’il pourrait fermer les yeux et ne plus jamais les rouvrir, s’il pourrait abandonner, baisser les bras, leur faire un ultime bras d’honneur parce que tout cela est une blague, parce que tout cela est une abomination, parce que tout cela n’est pas désiré ou désirable, que son retour n’était attendu par personne et qu’il n’aurait jamais dû avoir lieu. Il déglutit. Mars, peut-être, attend. Mars, peut-être, attend et puis quoi ? Mars l’a tué dix ans auparavant. Mars est parti lui aussi. Mal à l’aise, il tire sur le col de son t-shirt, comme pour grappiller un peu d’air, les yeux perdus dans l’obscurité une seconde avant de se river dans le dos de la personne qui l’accompagne. Il ne sait pas quoi penser et il déteste cela. C’est plus facile, d’avoir une opinion toute prête, vainqueur, éclair, exécrable, facile, facile, facile, de ranger les gens dans des cases quand on a plus envie d’apprendre à les connaître, désespéramment simple de ne pas chercher plus loin, vainqueur, éclair, abomination, et Oskar aurait tué pour pouvoir tomber dans cette facilité, tué pour ne pas être aussi embrouillé et perplexe, parce qu’il n’est pas ce à quoi il s’attendait, lorsqu’il l’a tiré à sa suite, parce qu’il n’est pas ce à quoi il s’attend lorsqu’il pense vainqueur, éclair, et que c’est ennuyeux, brouillant, que ça le rend perplexe et curieux et qu’il déteste cela parce qu’Ielisseï est en vie et qu’il ne rime à rien de faire une exception pour lui.

Il l’écoute parler, pourtant, au milieu de la symphonie de bruits sur laquelle il tente de se concentre. Il l’écoute parler ou se souvient de ce qu’il a dit, il ne sait pas trop, tout se fait en décalé et il est concentré sur autre chose, les pas, l’eau, le son de sa conversation, les mains sur sa peau qui n’existent plus et les souvenirs qui le tiraillent et les tremblements dans ses mains qui ne se calment pas, pas réellement, mais qui sont invisibles dans la pénombre, à peine perceptible, dans l’obscurité. Prends tout le temps que tu veux, a dit Ielisseï et Oskar n’a pas douté un seul instant de sa sincérité, je te crois, a rajouté Ielisseï et Oskar n’a pas sursauté, reculé, ne l’a pas regardé comme s’il était un menteur ou un traître, un assassin en devenir, ça m’arrive, avait-il soufflé et si Oskar avait été en vie, il aurait sans doute pleuré, parce que tout lui pèse trop, parce que tout tiraille et que tout est en souffrance, parce qu’il hait chaque secondes qui passe et qu’il est épuisé, parce qu’il déteste et que tout l’écorche, parce que personne ne fait d’efforts, parce que personne n’essaye de lui dire qu’il n’est peut-être pas un monstre, qu’il y a peut-être des gens qui ressentent quelque chose de comparable, pas quelque chose de similaire, mais quelque chose d’équivalent, qui peuvent comprendre, la tempête et l’ouragan et le bruit qui jamais ne se calme, saisir qu’il est ce qu’il est à présent et puis ce qu’il était avant, qu’il n’y a plus de retour en arrière, qu’il a changé et qu’il ne peut rien y faire, qu’il faut faire avec ou ne pas faire du tout. Il aurait sans doute pleuré, s’il avait été vivant, mais Oskar est mort et ne pleure plus en public, parce qu’il ne peut pas se permettre d’être faible s’il veut effrayer, parce qu’il ne peut pas se permettre de flancher, s’il veut terroriser et faire payer et se venger et détruire cette force qui l’a ramené et ne le laisse pas en paix. Peut-être aurait-il pu pleurer devant Ielisseï parce qu’il n’a plus envie de lui faire peur, peut-être aurait-il pu craquer, une fois, juste une fois, mais le moment est passé et ils sont déjà trop loin dans les boyaux pour que ce dernier puisse apercevoir les larmes qui roulent sur ses joues en silence, parce qu’il est devant lui et qu’il ne le regarde pas, parce que lorsqu’ils étaient côte à côte, Ielisseï ratait son sort et ne le regardait pas.

Ça l’arrange, dans le fond, et il s’essuie les joues d’un geste un peu rageur, parce que les Revenants n’ont pas de raisons de pleurer, parce qu’il n’en a pas en tout cas, certainement pas, même si tout son corps lui souffle le contraire, même si la pression sur ses poumons semble de plus en plus puissante, de plus en plus forte, et qu’il ne sait pas quoi en faire parce que c’est douloureux, parce qu’il est incapable de passer outre, incapable de penser à autre chose. Il inspire, difficilement. Ironiquement, c’est Ielisseï qui lui offre une porte de sortie. Ce n’est pas fait exprès, pas vraiment, mais Oskar sait que Ielisseï vient de parler et le présent lui claque la figure comme une bouffée d’air, le ramène sur ses pieds, raffermit son emprise sur le temps qui passe. Ça ne veut pas dire qu’il veut répondre à la question, pas du tout, mais ça veut dire qu’il est là, et il se hisse à sa hauteur, parce qu’il a bien noté qu’il l’attendait, passe près de lui, parce que la largeur lui permet, fixe son regard sur son visage, comme pour y déchiffrer ses intentions, comprendre le pourquoi du comment de cette main tendue, comprendre le pourquoi du comment l’adolescent terrifié qu’il a tiré des mains de bien pire que lui semble prêt à l’aider, lui. Ça n’a aucune importance, Oskar pense, et il fixe ses yeux au loin, avant de secouer la tête.

« Tu penses que ta baguette sent que tu n’as plus confiance en elle ? » La question semble tomber du ciel mais il y a une logique, derrière, parce qu’Oskar pense à la sienne, de baguette, qui ne lui appartient plus, plus tout à fait, parce qu’il est mort et que lien est rompu, parce qu’il est mort, revenu et qu’il a changé trop profondément pour qu’elle lui appartienne encore. Il se demande si c’est la même chose, pour les vainqueurs, si leurs baguettes ne conviennent plus à la charge magique qu’ils dégagent, si leurs baguettes ressentent qu’ils sont différents et qu’ils n’ont plus entière confiance en leur magie. « J’essaye pas de te sortir les conneries à propos de la confiance en toi mais elles sont sensibles, je crois. La mienne m’appartient plus parce que je suis mort. » Il agite la main, pour masquer le léger froncement de sourcil qui accompagne la déclaration, parce que c’est toujours un point douloureux, encore plus ici, encore plus à un endroit où il a été aimé et où il a aimé. « Je pense qu’elle m’aime moins depuis que je suis revenu, on est plus compatible, tu vois. C’est peut-être pareil pour la tienne. Je m’en cogne de marcher, note, mais tu devrais y penser, ça t’aiderait peut-être à faire les choses différemment. »

Ou peut-être pas, ou peut-être qu’il noie le poisson pour ignorer la main qu’on a tendu et qui s’agite devant son visage, qui l’aguiche, qui lui fait envie, à laquelle il meurt d’envie de s’agripper parce qu’il est toujours chancelant sur ses pieds, toujours raide sous l’angoisse qui le tient, sous la masse des souvenirs qui se presse contre sa peau. Le visage fermé, il lutte, combat, fixe ses pieds, la main contre le mur ; Mars dans ses bras, contre sa bouche, les yeux fermés, le sourire aux lèvres, Mars dans les bois, qui le pousse, les lèvres pincés, les larmes aux yeux, Mars, Mars, Mars, dans les corridors noirs et dans le parc et dans les dortoirs et dans son lit, et dans l’herbe et dans la rue, et au skatepark et chez ses parents et partout, parce que ses souvenirs semblent être illimités, parce qu’il y a un trou noir quelque part en lui qui a une forme d’adolescent. Il déglutit la boule qu’il a dans la gorge, ravale les larmes qui menacent de couler à nouveau, ravale sa dignité, du même coup, parce qu’il n’en a plus aucune aussi loin sous terre, parce que rien de ce que pourrait raconter Ielisseï sur lui une fois qu’ils seront sortis ne lui importe.

« Ils ont laissé pourrir mon cadavre. » lâche-t-il, subitement, à une intersection. « Ça fait dix ans. Je ne sais pas s’ils m’ont cherchés mais il ne m’ont jamais trouvé. Ils sont là, ils font leur vie, ils m’ont oublié, ils m’ont laissé là où je suis mort et personne ne m’a retrouvé. » Il se tend, Oskar, se tend parce que c’est douloureux, parce qu’il ne veut pas y penser. « Je suis le troisième triplé de la fratrie Asgrimsson, tu vois. Ma sœur et mon frère travaillent à Durmstrang. Je suis obligé de les voir tous les jours tout en sachant qu’ils ne sont pas heureux que je sois revenu, parce qu’ils m’ont oublié, parce qu’ils ont tourné la page, parce que je ne suis plus qui j’étais, parce que je suis une fraction de qui j’étais et que ce n’est pas un morceau dont ils voulaient se rappeler. »

Il plante ses ongles dans la paume de sa main, la mâchoire crispée à s’en briser les dents, une pulsation douloureuse au creux de la main dans l’espoir de se calmer, de reprendre le contrôle, de ne pas trop en dire, de ne pas trop lâcher.

« Je les hais parce qu’ils n’admettront jamais qu’ils sont déçus et qu’ils auraient préféré ne jamais me revoir plutôt que de voir ce que je suis devenu. »

Et c’est craché comme on crache une malédiction, alors qu’il pointe du doigt, une route qui semble monter :

« Allons par là. » Il marque une pause, doucement, se tourne vers lui. « Si tu racontes quoi que ce soit, je viendrais jouer de l’accordéon devant ton lit toutes les nuits. Sache-le. »

Et la menace sonne affreusement creux.

Spoiler:
 

________________

I WAS MORE WHEN I WAS ALIVE

So what if you can see the darkest side of me ? No one will ever change this animal I have become Help me believe it's not the real me Somebody help me tame this animal.  ©shinouh


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HOMINUM REVELIO ϟ
Statut du sang : PurMessages : 590Date d'inscription : 10/08/2016Localisation : Somewhere
Ҩ Re: longing for something that's lost (ielisseï) Ҩ Jeu 15 Déc - 23:50

Spoiler:
 


En-dehors du bruit léger de nos pas sur la pierre et le goutte-à-goutte à peine audible de l’eau sur les murs, le silence règne. Un silence particulier, comme chacun d’entre eux. Il y a des silences de toutes sortes, des légers, des joyeux, des graves, plus ou moins profonds, plus ou moins intenses. Il y a les silences emplis de vide, les silences gênés qui viennent quand on ne sait pas quoi dire ou qu’on s’en moque, les silences de ceux qui détournent les yeux pour ne pas voir ce qui se déroule devant eux – des silences faciles, parfois un peu lâches, des silences dont on ne tire pas grand-chose. Et il y a les silences denses, riches des mots non prononcés, de compréhension mutuelle où les regards et les gestes suffisent et sculptent une connivence précieuse ; les silences d’un instant quand on s’émerveille d’un jeu de la nature, les silences des nuits étoilées et ceux que crée la neige, les silences des grandes plaines, là-bas, en Russie. Les silences qui se mêlent d’éternité et figent tout autour d’eux, en une seconde parfaite, qu’on aimerait voir durer plus longtemps. C’est une qualité, le silence, j’en suis convaincu. Il suffit de voir ceux qui s’en effraient, qui, dès qu’on se tait, se sentent obligés de combler ce qu’ils perçoivent comme du néant. Ils parlent, ils s’agitent dans le vide, et plus l’on reste silencieux, plus ils s’énervent et crient, cherchent à s’extraire de la situation. Ils perdent beaucoup. D’aucuns diraient que c’est un délire de solitaires, qu’il n’y a eux pour fuir autant le bruit. Peut-être bien. Je m’en moque au fond.
Celui qui nous entoure, Oskar et moi, est lourd, mais pas écrasant, un silence lourd du poids des souvenirs et des choses perdues, plongée dans un passé qui remonte à la surface. Je prends soin de ne pas le briser. Je sais qu’Oskar m’a entendu, qu’il parlera s’il le veut – ou pas. Je ne serais pas étonné qu’il ne le fasse pas, qu’il préfère garder cette descente en lui-même pour lui, qu’il ne partage pas cela avec un inconnu. Après tout, il y a une heure encore, j’ignorais tout de lui. Mais il peut parfois être plus facile de se confier à quelqu’un que l’on ne connaît pas, à quelqu’un avec qui l’on n’a aucune attache, plutôt que d’infliger encore ses soucis à ses proches. Sans compter ceux qu’on ne peut vraiment pas leur dire, les problèmes qui doivent rester enfouis, bien cachés, ceux que nos proches ne doivent jamais apprendre. Je lui tends la main, il la saisira s’il le veut. Un sourire moqueur étire mes lèvres, tandis que je continue d’avancer, la main droite toujours sur le mur, sautant d’aspérité en aspérité. La lumière de ma baguette nous évite de perdre trop de temps dans les impasses courtes ; un coup de tous les côtés pour être certain qu’aucun passage ne se dissimule dans un recoin d’ombre, et un couloir de plus de franchi.
Ça les aurait fait rire, tous, mon père, Tatsikov, Wilcotts et les autres, s’ils m’avaient entendu parler un peu plus tôt. Ce taré de Ielisseï en train d’essayer de réconforter quelqu’un ? La blague de l’année. Moi aussi, ça m’aurait fait rire si on m’en avait parlé. Mais je connais aussi la valeur des mains tendues – et le prix de leur absence. Ce besoin désespéré que quelqu’un, enfin, nous dise quelque chose de différent, que tout n’est pas perdu, que ça peut aller. Des mains tendues que j’aurais aimé croiser il y a quelques années, que je n’espère plus maintenant ; des mots, des regards qui montrent qu’on existe, même un peu. Oskar n’a sûrement pas besoin de moi dans sa vie – pour affronter son retour à l’existence –, mais je ne lui tournerai pas le dos, aussi pathétique que soit mon soutien.

Nous continuons de progresser en silence, les tournants s’enchaînent, dessinant un vaste labyrinthe au cœur même de Durmstrang. Des gens s’y sont-ils perdus ? Combien de temps peut-on y errer sans trouver la moindre sortie ? Je repousse ces pensées parasites ; inutile de jouer à se faire peur. Je me concentre plutôt sur Oskar, sur Oskar et son silence, un peu différent de tout à l’heure, un silence sur lequel je ne me retourne pas, sauf s’il recommence à être mal. Il y a des gens qui n’aiment pas qu’on les voit pleurer. Parce qu’ils veulent jouer au fort, au dur, parce qu’ils pensent qu’on va se moquer d’eux – et c’est souvent le cas –, parce que c’est quelque chose qu’on garde pour soi. Les apparences, encore et toujours. Je ralentis un peu, juste assez pour que ce soit perceptible, pour qu’il me rejoigne s’il le souhaite. Qu’il puisse craquer pour de bon, alors que nous sommes loin sous terre et que personne ne nous surprendra.

Oskar finit par venir à ma hauteur, me dépasse. Son regard se fixe sur moi. Rougi, pour autant que je puisse en juger à la lueur de ma baguette. Il a l’air de se demander ce que je veux vraiment, pourquoi je me montre gentil avec lui. Parce qu’il l’a été avec moi, en me sauvant et en ne se moquant pas de moi, là haut ? Parce que même si nous n’avons pas vécu les mêmes choses, je sais ce que ça fait de se sentir étranger parmi les autres, de chercher sa place et de s’interroger sur celle-ci, sur la raison pour laquelle on est là alors que ça aurait sans doute été mieux qu’on n’y soit pas ? Il finit par détourner les yeux. Embraye sur les baguettes. Je n’y pensais plus, à celles-là. J’observe la mienne. Ce n’est pas vraiment que je n’ai pas confiance en elle, mais en ma magie. Les baguettes d’aubépine aiment bien les natures conflictuelles, mais cela ne les rend pas toujours faciles à manier. D’autant plus que les sortilèges lancés par leur biais peuvent avoir l’effet inverse de celui désiré, quand on ne les utilise pas correctement, et le catalyseur n’influence pas encore assez mon pouvoir. Tout à l’heure, elle aurait aussi bien pu m’indiquer le nord que le sud, ou n’importe quel point entre les deux.

— J’ai toujours confiance en elle, bien plus qu’en ma magie.

Mais je comprends ce qu’il veut dire lorsqu’il enchaîne. Il y a besoin d’un temps d’adaptation, des deux côtés ; d’une certaine façon, nos baguettes doivent aussi se sentir désemparées face à la situation, se demander au fond de leurs fibres pourquoi nos magies ont changé alors que c’est toujours le même sorcier qui les tient. L’idée de réapprivoiser la mienne me laisse un effet étrange, comme si j’étais de nouveau en première année et qu’il fallait encore tout apprendre. Au final, on n’en est pas si loin, le pouvoir incontrôlable de l’ox nous a rendus semblables à des débutants, incapables de maîtriser la moindre magie. Frustrant, vexant, rageant… Et on ne peut rien y changer. Si ce n’est travailler là-dessus.

— Je n’y avais pas pensé sous cet angle-là…mais c’est vrai que nous ne sommes plus vraiment les mêmes sorciers. Je vais y réfléchir…voir comment je peux recréer mon lien habituel avec elle. Ça marchera peut-être pour toi aussi… ?

J’ai l’impression de parler pour ne rien dire, et pourtant Oskar a sûrement raison. Et je sens qu’il y a autre chose, que nos baguettes ne sont qu’une amorce avant d’autres point, qu’il hésite encore avant de se lancer. Comme si on était tous les deux au bord d’un gouffre, vacillant sur le bord, sur le point de tomber d’un côté ou de l’autre. Un sentiment bien trop familier pour moi, et une part de moi a envie de dire à Oskar de parler, de lâcher un peu de ce qu’il garde en lui, que le dire à voix haute ne peut qu’aider, même un peu, plutôt que de garder une bombe à retardement à l’intérieur de soi. Parfois, relâcher un peu de pression suffit à éviter le pire. Je le regarde osciller, hésiter, retenir les larmes. Vas-y. Laisse-les sortir. Je lui ai dit que tout resterait entre nous, et ce sera le cas.  Les mots commencent à couler. Durs. Abrupts. Oskar se tend à mesure qu’il parle, je me rapproche un peu, sans oser le toucher. Et derrière les paroles, la douleur, la souffrance qu’il tente de retenir mais qui sont quand même là… Et je ne sais pas quoi faire, ni quoi dire. C’est ma sœur qui sait réagir dans ces situations, ma petite sœur qui trouve toujours les mots, qui me rattrape en permanence.

Ses paroles tournent dans ma tête, les faits, les dates. Dix ans. Accident ou quelque chose qui a mal tourné, assassinat, peut-être, rien qui ait l’air très naturel en tout cas. Ma main effleure la sienne sans franchement la serrer, contact léger pour lui dire que je suis là, tout le soutien que j’aimerais lui apporter sans le pouvoir. Puis les mots s’imposent, il n’y a qu’une façon de lui répondre, du moins c’est la seule qui me vient et j’espère que ça pourra l’aider, même un peu.

— Je ne te connais pas et je ne sais pas quelle relation tu avais avec ton frère et ta sœur. Mais je suis sûr qu’ils t’ont cherché autant qu’ils ont pu, on n’abandonne pas un frère comme ça ! Je suis sûr qu’ils regrettent toujours de ne pas t’avoir retrouvé, de ne pas avoir réussi, et qu’ils ne t’ont pas oublié… J’ai une sœur, une petite sœur, et si elle disparaissait, je ferais n’importe quoi pour la retrouver. Et c’est grâce à elle que je suis encore là aujourd’hui.

Je ne suis pas eux, mais peut-on vraiment oublier son frère, même après dix ans ? À moins de le haïr foncièrement, et encore ! Je le regarde en face, tâchant de percevoir ses réactions, espérant qu’il ne prendra pas mal mes paroles. Si j’avais choisi une autre façon de me tuer l’année dernière, si j’étais allé ailleurs, je sais que ma sœur aurait tout retourné pour me retrouver. Mon père aurait cherché pour les apparences, parce que ça la fiche mal d’égarer son seul héritier direct, mais au fond il aurait été soulagé d’être débarrassé de moi, déjà qu’il m’a reproché de ne pas avoir eu la décence de réussir. Dans la situation d’Oskar, ça m’aurait fait rire qu’on me dise que ma famille se serait souciée de moi, mais ça m’aurait fait encore plus mal de ne pas entendre ces mots, comme si effectivement, ils n’en avaient rien eu à faire.

— Je…je n’imagine pas à quel point la situation est difficile pour toi, ce que c’est de retrouver les siens…comme ça, après dix ans, tout ce que tu dois éprouver… Même si je sais ce que c’est d’être en vrac à l’intérieur. Et je comprends que tu en veuilles à ton frère et ta sœur, même si c’est sans doute compliqué pour eux aussi. Si j’avais perdu ma sœur, j’aurais été plus qu’heureux de la retrouver, qu’importe qu’elle soit différente, ce serait quand même elle…

Mais affronter cette réalité doit être plus que difficile, pour ceux qui sont restés comme pour celui qui revient. Tous différents, tous changés, grandis, marqués par ce qui s’est passé. L’impression, de part et d’autre, de trouver des étrangers là où il y avait la complicité avant, l’évidence qui lie les membres d’une fratrie au-delà des disputes et des embrouilles.

— J’espère que vous arriverez à vous retrouver vraiment, tous les trois… à accepter… Qu’ils comprendront que tu as changé et que tu ne peux rien y faire, et eux non plus. Et que tu retrouveras ta place avec eux…


Les mots s’emmêlent et je préfère me taire. Je ne suis pas un donneur de leçon et je me sens ridicule à lui dire des évidences alors qu’il doit déjà faire face à son retour, à cette idée insupportable d’être revenu d’entre les morts.
On s’engage dans une route qui monte petit à petit, peut-être vers une autre sortie. En espérant qu’on ne tombera pas sur un autre nid d’insurgés, mais on verra à ce moment. Je garde une main serrée sur ma baguette, l’autre enfoncée dans une poche, histoire d’avoir un minimum de contenance. Je regrette presque de l’avoir poussé aux confidences, non pour ce qu’il m’a dit mais parce qu’il aurait mieux valu qu’il en parle à n’importe qui d’autre dans le château, n’importe qui plus à même que moi de l’aider ou de lui apporter un minimum de soutien.

Sa menace me revient, et un sourire m’échappe.

— Ça ne me dérange pas, j’aime la musique. Sauf si tu fais exprès de jouer faux.


Mais parce qu’on ne plaisante pas longtemps avec ce genre de secret, je reprends :

— Je t’ai dit que je ne dirai rien. Et je m’y tiendrai, je te le promets.

Je ne tiens pas non plus à ce qu’il répète le peu que j’ai laissé échapper sur moi. Puis même… ayant passé toute ma vie à protéger mes secrets, je me vois mal livrer ceux des autres.
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longing for something that's lost (ielisseï)

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