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 Parodie de l'Hiver [Eva - texte univers city]

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HOMINUM REVELIO ϟ
Statut du sang : Née MoldueMessages : 175Date d'inscription : 17/11/2015Localisation : Domovoï's Rock
Ҩ Parodie de l'Hiver [Eva - texte univers city] Ҩ Sam 13 Fév - 23:52

Coucou ! Bon j'ai mis un peu de temps avant de me décider à poster ça.
J'ai fait ce texte pour une amie, et ça me fait plaisir de vous le faire partager.
Eva n'est pas dans l'univers de HP, ici, donc ça risque de faire un peu drôle

Voilà voilà ! Enjoy Smile
NB : Il y a de la musique pour chaque passages, et elle est importante



    ♫♪


    Il y a des choses immuables dans la vie. De ces trucs qui ne changent jamais, quel que soit l'endroit où on se trouve. Il y a des choses qu'on oubliera jamais. C'est inscrit dans notre mémoire et parfois, au moment où nous nous y attendons le moins, quelques flocons de souvenirs refont surface pour tomber sur nos épaules. Parfois, ces flocons pèsent atrocement lourds. Parfois, la couleur qu'ils donnent à votre manteau noir a soudain des airs de vieil ami rassurant. C'est inchangeable, tout cela. On est obligé de vivre avec. On ne choisit pas. On ne fait pas souvent exprès de se rappeler.
    Et pourtant, force était de constater que ce soir, le passé avait décidé de détruire ses épaules frêles. Avalanche de neige sur un corps fragile, abandonné dans le noir d'une solitude qu'elle avait si souvent trainé comme un fardeau. Mais pas ce soir. Pas ce soir.

    C'est aujourd'hui.

    Elle frissonne, en couvrant un peu plus son corps fragilisé par les affres du temps d'un plaid chaud qu'elle noue autour d'elle comme une étreinte rassurante et factice. Dans la nuit sombre, elle sait que sa seule issue semble loin, si loin de l'endroit où elle se trouve. Sa main, déjà parcheminée, caresse le coton de la couverture. Dehors, il fait froid. Ses pieds font grincer le parquet ciré de la pièce, quand elle se déplace vers la fenêtre. Et ses souvenirs l'enveloppent, soudain, envahissant sa pensée, détruisant sa volonté. Les yeux d'émeraude ne savent plus sourire depuis longtemps. L'illusion est passée. Et le temps file, comme une montre qu'on avancerait à la main pour trouver l'heure juste, usurpant sa réalité, détruisant un monde forgé et construit, pour la faire remonter de longues années en arrière. Des années qui ont filé comme le vent, mais des jours qui lui ont paru des siècles.

    Tous les ans. C'est aujourd'hui.

    Immobile, silencieuse et magnifique, elle fixe un point à l'horizon sans véritablement le voir. Des chuchottements de fantômes murmurent à son oreille, des mots qu'elle a passé tant de temps à oublier qu'elle a cessé de compter ces longues heures sombres à flancher, dans la décadence. On dit qu'il faut tomber pour mieux se relever. Mais elle, elle est toujours restée agenouillée.

    Il n'y a plus de soleil.

    Depuis tant d'années, c'est aujourd'hui.

    Je te trouverai quelque part. Je continuerai d'essayer jusqu'au jour de ma mort.

    •••

    Un homme de quarante ans marche à grands pas, dans la foule de Paris.

    Noyé au milieu des passants, l'homme passe-partout progresse difficilement, à grand renfort de coups d'épaules agacés et de grognements sonores. Il est dix huit heures, et sur l'île, les gens de pressent pour rentrer chez eux. Il n'a jamais supporté le métro ; quitte à marcher des heures, il préfèrera toujours se rendre d'un point A à B à pieds. Ses yeux d'un vert profond dévisagent certaines figures avec une pointe d'exaspération. Il a toujours trouvé cet endroit trop peuplé. Si elle n'avait pas choisi de vivre ici, il y a longtemps qu'il aurait fait ses valises pour se rendre vers une contrée plus éloignée. Un endroit où il n'aurait pas à se frotter, chaque jour, à la masse ambiante d'êtres humains ignorants et égoïstes, les yeux fixés sur leur téléphone ou sur le sol. Triste monde, songe-t-il en se faufilant entre un touriste chinois et une femme en tailleurs. Quitter le magasin le soir est un calvaire ; mais en tant que propriétaire, c'est difficile de pouvoir faire autrement. Ce soir, il a fermé plus tôt. Chaque année, le même jour, il est dehors à la nuit tombée, pressant un peu plus le pas pour traverser un carrefour au feu rouge, adressant un cordial doigt d'honneur à un automobiliste visiblement très énervé qui vient de piler en le klaxonant copieusement. Pourquoi est-ce qu'à chaque fois qu'il est pressé, les gens semblent tous se mettre d'accord pour lui pourrir la vie ? Soupir. Un court instant, il ferme les yeux sur le trottoir, passe ses longs doigts de pianiste dans ses cheveux bouclés, en bataille. Il redoute ce soir chaque année. Et chaque année, il semble que ce sera encore pire que la fois précédente.

    Finalement, il cale une nouvelle fois les mains dans ses poches, et rentre les épaules. Son grand corps mince et étroit n'a aucun mal à doubler les badauds pressés de rentrer chez eux. Ce soir, il neige à Paris. On dirait que cela a été fait exprès. Les trottoirs, salis par les flocons, paraissent soudain encore moins accueillants qu'à l'accoutumée. Il peste. Ses baskets vont être trempées. L'homme fronce les sourcils. Il plisse son nez rougi par le froid, en cachant son visage dans une écharpe en cachemire. De tous les quartiers qu'elle aurait pu choisir, elle a pris celui qui se situe à une heure de marche. Le seizième arrondissement s'étend sous ses pas à dix neuf heures. Las de son marathon de fortune, les jambes fatiguées, Mateo Melody tire de sa poche un badge et ouvre une large porte de chêne conduisant à une cour intérieure pavée. Il frissonne. Il n'a jamais aimé le faste et le luxe. Et pourtant, il doit presque quotidiennement croiser ces ronds de cuirs méprisables sur lesquels il crache, à longueur de journée, avec ses collègues dans un bistrot du quartier latin. Mateo a vu de nombreux pays, mais la France restera toujours celui qu'il préfère. Il y vit maintenant depuis dix ans ; et en dix années, sa vie s'est rythmée entre son emploi, son épouse, ses deux enfants et elle qui refuse sa présence chaque année mais pour qui il serait prêt à donner jusqu'à sa vie. Frissonnant dans son manteau noir lui donnant des airs de patron de pompes funèbres, il entre dans un hall de marbre, et appelle l'ascenceur. Son estomac se serre, soudain. Il a peur, bien sûr, chaque année il a peur. Et chaque année il lui semble que cette soirée durera une éternité.

    Il tire la clé de sa poche. Et son téléphone vibre.
    Soupir agacé. Il cligne lentement des yeux.
    Puis il décroche.

    "Ouais ?

    - T'es arrivé ?
    - J'allais passer la porte. Tu fais chier tu sais, tous les ans c'est pareil, merde !

    - Je t'ai dit que je pouvais pas aujourd'hui, je peux pas me téléporter, Mateo.

    - En attendant, elle va finir par t'en vouloir.
    - De toute façon, elle ne veut voir personne.
    - C'est pas une raison pour la snober. T'es une connasse, frangine.

    - Je passerai la voir la semaine prochaine. C'est quand même pas ma faute si je suis pas sur Paris, non ?"

    Il ouvre la bouche pour répondre, acerbe. Et puis il la referme. Les notes rageuses d'un violon résonnent jusque dans le couloir, devant la porte. Nouveau soupir. L'homme lève les yeux au ciel, avant de porter deux doigts à son front. La soirée promet d'être longue.

    "Bon, j'y vais.

    - Dis lui bonsoir de ma part.
    - Si tu voulais lui dire bonsoir, il fallait être là."


    Son pouce se pose rageusement sur la touche "raccrocher", puis il range son téléphone dans sa poche. Contrarié, frigorifié, Mateo prend une bonne inspiration avant d'attraper de nouveau le double des clés. Le violon se tait, soudain. Bruit de bois brisé. On vient de jeter quelque chose au sol, sans une exclamation. La reine de sa vie a encore frappé. Chaque année, il pense que ça ne pourra pas être pire. Mais chaque année, ça l'est.

    Traversant les corridors sans lumière, à pas de chat prudent, Mateo dépose sa veste et ses chaussures dans un vestibule boisé. La boule au creux de son ventre grossit, de minutes en minutes. Il n'y a pas de lumière, nulle part. Elle est plongée dans le noir. La seule chose qui éclaire les pièces, ce sont les grandes fenêtres illuminant les salles en journée. C'est un endroit magnifique. Hanté par un fantôme.

    Elle est assise à la fenêtre, les genoux ramenés devant elle. A ses pieds, gît un violon brisé, apparemment jeté sur le sol. L'archet rend son dernier soupir à ses côtés, ouvert en deux. Il fixe la scène d'un oeil critique, mais ne dit pas un mot ; elle fume une cigarette à la fenêtre, les yeux fixés sur un point invisible dehors. Il neige. Les flocons apparaissent, clairs, sur les dernières lueurs du soir, lumières artificielles des lampadaires de la rue qu'elle regarde, sans vraiment la voir. Ses cheveux bruns encadrent un visage maigre et fatigué, cerné, ridé. Même le vert de ses yeux n'a plus d'éclat. Elle ne tourne pas la tête vers lui. Elle recrache la fumée, morose, la main tremblante sur sa cigarette. Elle n'a jamais arrêté. Il pince les lèvres, un geste qu'il a l'habitude de faire, mais qui lui rappelle un peu trop souvent, à elle, qui avait l'habitude de l'esquisser lorsqu'il était agacé. Le visage résolument tourné vers le dehors, on dirait qu'elle compte les flocons. Comme autant de poids qu'elle porte sur ses épaules, lourds, courbant un peu plus son dos chaque année pour en faire une pêcheresse victime d'une cruelle malédiction.

    Mateo Melody passe une nouvelle fois une main dans ses cheveux. Mais alors qu'il ouvre la bouche pour parler, il est de nouveau devancé par une voix rocailleuse, qui a perdu le timbre parfait de sa jeunesse.

    "Je t'avais dit de pas venir."


    Un pas après l'autre, il fait grincer à son tour le plancher ciré pour atteindre sa hauteur. Il se penche, pour ramasser avec une patience et une douceur infinie l'instrument brisé à ses pieds. Ses doigts effleurent le bois, les cordes cassées. Puis il le repose, d'un geste lent, sur la table du salon près de lui. Voilà des années qu'elle vit seule, dans un endroit où on pourrait aisément loger deux familles entières.

    "Tu en casses un tous les ans."


    Elle lève les yeux au ciel, mais ne les tourne pas vers lui.

    "J'ai pas besoin de nounou, Mateo. Je vais bien. Fous le camp."


    Gardant une distance de sécurité, tout de même, l'homme de bouge pas. Au plus fort de ses quarante ans, jamais il n'aura atteint la hargne et la rage de celle qui se tient là, assise, faible et fatiguée, devant une vitre froide qui fait de la buée à chaque fois que son souffle s'échoue sur le verre.

    "Maman. S'il te plait."


    Elle finit enfin par tourner la tête. Eva Esperanza n'est à présent plus que l'ombre d'elle même. Son visage, encadré par des cheveux qui ont repris une couleur naturelle, teintés de mèches blanches, n'exprime aucune autre émotion qu'une froideur de glace. D'un geste sec, elle jette le mégot de sa cigarette dans un cendrier près de ses pieds. Le geste est calculé, précis. Comme une mélodie qu'elle aurait joué au métronome pendant une année entière, sans s'arrêter. Ecartant une mèche rebelle de l'horizon de son oeil droit, elle dévoile les profonds stigmates d'un passé qu'elle ne peut pas oublier. Cicatrices longilignes sur ses joues, que le temps n'a pas su éroder. Les rides au coin de ses yeux se plissent un peu plus quand elle cligne des paupières, avant de reporter une nouvelle fois son regard d'herbe tendre sur celui de son fils. A plus de soixante ans, Eva n'est plus que l'ombre de la femme d'antan. Passée de la foudre à l'orage, de l'orage à la pluie. De la pluie à la brume.

    "Tu veux que je te fasse du thé ? Est-ce que tu as mangé ?"


    La voix grave de la sexagénaire résonne dans la pièce, comme un murmure rauque qu'on aurait cherché à amplifier, pour effrayer les enfants.

    "Matt. Laisse-moi tranquille.

    - Tu sais que je ne peux pas."


    Il finit par avancer d'un pas. Ses yeux observent le corps amaigri de sa mère, qui semble perdre chaque année un peu plus que ce qu'elle devrait. Ses vieilles mains tremblent, maintenant qu'elle n'est plus capable de tenir un violon et de jouer une note juste. Elle a trop bu, trop fumé, trop joué, trop perdu. Ce soir elle a autant de santé qu'une femme malade, ayant dépassé depuis longtemps la limite de son âge. Elle a vieilli trop vite. Tous les ans, il se dit que ce sera le dernier. Tous les ans, il a peur qu'elle commette l'irréparable, en ce jour particulier. Particulièrement pathétique.

    La longue main du fils se pose sur l'épaule de la mère. Elle tressaille. Mais ne s'enfuit pas.

    "Pas ce soir."


    Les épaules d'Eva tressautent, légèrement, compriment un hoquet de tristesse qu'elle cherche à tout prix à cacher. Ses yeux se tournent de nouveau vers la neige qui tombe, dehors. Il vivait à quelques rues d'ici. Voilà pourquoi elle a choisi, il y a des années, de quitter une vie simple pour une parodie de vie de riche, lui rappelant à chaque fois ce qu'elle a perdu, il y a longtemps. Son regard se voile. La brume se lève. On y voit plus rien, dans ses yeux d'eau sale. Elle ne répond rien. Que dire face à ça. Il vient chaque année, réconforter une femme silencieuse qui refuse d'évoquer tout ce qu'elle a connu. Trop douloureux, trop lointain, trop proche, trop evanescent, trop complexe. Mais ce soir, il ne la prendra pas dans ses bras sans comprendre pourquoi le voile se lève. Il sait. Mais c'est ce qu'il ignore qui l'intéresse.

    "Il te manque."

    C'est autant une question qu'un constat. Elle hausse les épaules. La Mère a perdu la bataille contre elle même. Chaque année elle baisse les bras. Pour une soirée. Pour une nuit. Il neige, ce soir. On pourrait croire que c'est fait exprès. Aucune réponse. Un bras protecteur s'enroule autour de ses épaules. Elle a troqué ses vêtements excentriques depuis longtemps, remplacés par des tenues aux tons allant du mauve au noir, d'une simplicité convenant à une femme qui a abandonné. Puis elle ferme les yeux. Et elle hoche la tête.

    Il s'assoit près d'elle.

    "Comment il était ?"


    •••

    ♫♪

    Comment il était, mon fils ? Comme un regard de pluie un soir de Juillet. Comment il était, je ne sais pas, je n'ai jamais su lire tout ce qui passait dans ses yeux. Il était la Peur autant que l'Amour, la Haine autant que le Chagrin, le Rire, autant que la Colère. Il était une majuscule, le début d'une phrase de ma vie à laquelle je n'attendais aucun point final. Il était une chandelle vacillante dans le noir qui me faisait retrouver mon chemin, quand j'avais peur. Ce soir, je me souviens. Je ne peux jamais l'oublier. Une semaine avant, je sais ce qui va m'arriver. Les journées s'écoulent comme autant d'autres, aussi simples qu'une vie. Mais une fois par an, le mutisme me prend, et je ne suis plus capable de songer à autre chose. L'orage regarde derrière lui pour en connaitre la cause. Est ce que je serais capable de te le décrire ? Je ne sais pas.

    Il était mon arc en ciel, quand ma pluie se mêlait à son soleil.

    Il était celui que je n'ai jamais pu avoir, malgré ces longues heures à espérer quelque chose sans jamais pouvoir le toucher, ou même le frôler. Il était à la fois tout et rien. Il était un chemin que j'avais choisi d'emprunter, et qui s'est enfoncé dans les profondeurs du monde en me laissant perdue. Une Eurydice qui me suivait pas à pas, et qui aurait sans doute continué à le faire si jamais je ne m'étais pas retournée de nombreuses fois. Il était mon ciel et ma terre. Mon noir et mon blanc. Il était chargé de lumière et de ténèbres. Il était un homme comme un autre mais à mes yeux, il n'avait aucun égal. Mon horizon, ma cité. Mes rêves envolés comme ces flocons emportés par le vent. Un poids ailé. Il était une nuance de gris dans un monde teinté de couleurs. Mes yeux se posent de nouveau vers la fenêtre. Un soupir, une voix tremblante. Je ne suis plus celle que j'étais depuis longtemps.

    "Tu lui ressembles beaucoup."

    Je suis incapable d'oublier, même si je le voudrais. J'aurais aimé effacer tout ça de ma mémoire, et Dieu seul sait combien de fois j'ai essayé de l'enfermer dans un recoin de ma tête, enchaîné, cagoulé, pour ne plus jamais le revoir. Mais là où les autres ont disparu de ma vie quand je l'ai voulu, lui n'a jamais fait que hurler dans mon esprit pour me rappeler à son bon souvenir. Lui n'a jamais su me laisser en paix. Des années après, il est toujours là, hantant mon esprit comme un fantôme en quête d'une rédemption qu'il n'a jamais eue, malgré une main tendue comme celle du Jugement. Il avait des yeux d'intempéries. Ils brillaient comme les miens, mais jamais je n'y ai vu ma hargne. Il était le reflet de mes colères. Il était celui que j'ai tenté de chasser, mais qui est toujours revenu en courant. Et tu lui ressembles, mon fils, tu lui ressembles au point que parfois, je ne suis plus capable de faire la différence. Je ne peux pas te parler de lui, parce que je n'aurais pas assez de mots pour te le décrire. Parfois, je repense à ce que je t'ai dit à son propos. Des phrases dites à la sauvette, quand à l'âge de raison, tu as cherché à savoir quel homme était ton père. "Il avait un pied dans la tombe." voilà ce que je répondais, sèchement, avant d'épiloguer rapidement pour ne pas pleurer encore. Je l'ai fait si souvent, dans le secret de mes draps, que j'ai arrêté de compter. Il était celui qui aurait pu sauver ma vie ou la détruire. Je crois, quand j'y repense, qu'il a un peu fait les deux.

    Quand tes lèvres se pincent, quand tu passes une main dans tes cheveux, quand tu souris, même quand tu ris ou simplement quand tu parles, son souvenir me frappe comme un revers en plein visage.

    Il sera un morceau de toi, le jour où je te perdrais.


    "C'était quelqu'un de bien."


    C'est tout ce que je peux te dire. La main de mon fils glisse dans mes cheveux ternis par l'âge. J'ai l'impression d'avoir cent ans. C'est le seul jour de l'année où je laisse vraiment toutes ces pensées m'envahir, et parfois le sol, du haut du cinquième étage, me parait aussi attirant que ses bras l'étaient autrefois. Je t'ai raconté son histoire, mais de la voix monocorde de celle qui ne faisait que répéter un texte appris par coeur, sans émotion aucune. Puis tu as cessé d'insister. Tu as accepté l'évidence, à savoir que ton père n'était qu'un vague souvenir de ton enfance. Et tout un pan de ma vie qui un jour s'envola en fumée. Qu'est ce que j'espérais ? Que j'allais pouvoir soigner le chagrin ? Mais je ne peux pas soigner celui ci. Il a laissé une plaie béante dans mon âme, il en a arraché un morceau en fermant les yeux pour ne plus jamais les réouvrir. Je n'ai jamais été capable de garder un homme. Et pourtant, ô comme si tu savais comme j'aurais aimé le garder, lui.

    Il était le meilleur de mes rêves, et le pire de mes cauchemars.

    "Maman."

    Le murmure près de mon oreille atteint mes joues sèches de larmes. Tu étais une erreur de jeunesse, mais aujourd'hui tu ne fais pas partie de mes regrets. Hier, j'avais vingt ans et la cruauté d'un animal sauvage, égoïste et sans scrupules. Hier, j'étais un monstre, une femme pleine de rage, un scandale à moi seule. Hier, j'ai été cueillie alors que j'étais vénéneuse. Et j'ai été aimée, d'une certaine manière je crois. Hier je pensais que cette période n'aurait jamais de fin. Hier, j'ai aimé de toutes mes forces et de toute ma chair un jeune homme aux yeux vermeils, qui aurait pu lâcher ton murmure dans le noir, quand le monde nous appartenait, qu'il n'y avait plus de frontière.

    "Eva."

    Qui suis-je, aujourd'hui pour ignorer tout ce que j'ai connu de lui ? Mes yeux se tournent vers un cadre, à ma gauche. Contre le mur, s'étend la photographie agrandie d'une journée de sourire. Sincères et beaux, à l'époque où l'insouciance caractérisait notre mode de vie. Avant les catastrophes, avant les incompréhensions, quand nous pensions être les maîtres du monde, prétentieux mais heureux. Ma main se pose sur le médaillon que je porte toujours à mon cou. La photo est jaunie et laide, mais sa copie contre le mur est plus belle que jamais. Le seul souvenir que j'ai accepté de lui, pour me rappeler qu'avant d'être mon ennemi il a été mon frère, mon amant, mon monde, ma ville, ma rue, ma maison. Je lévitais autour de son regard. A la recherche simple de son intérêt. De lui ne me reste plus que cette photo, et toi mon fils, toi qui me regarde, inquiet, incapable de savoir si je vais sourire, rire, pleurer, ou si je ne vais pas simplement me laisser mourir. Ma main glisse sur la joue de mon fils. Fidèle au poste, tous les ans, sans savoir, sans comprendre. Tu lui ressembles tellement, tellement...

    "Aussi parfait et inachevé que toi."

    J'ai passé tant d'années à t'éduquer seule, à faire de ta vie la plus belle possible, malgré la mienne, ponctuée d'échecs et de déceptions. Je pensais que j'aurais un bel avenir. Je n'ai connu la consécration qu'à trente cinq ans. C'était tard, pour une femme brisée. Tard pour se calmer et atteindre l'âge adulte. Aujourd'hui, je suis plus mature que jamais. Le temps m'a faisandée. Il a fait de moi l'ombre de mon propre corps. Le corps de cette jeune femme qui lui faisait tourner la tête, envoûtante et insupportable. Tant de haines et de dépendances. Il était la moitié de moi. Il ferme les yeux sous la caresse. Tu es beau mon fils. Aussi beau qu'il a pu l'être, un jour. Ou qu'il aurait pu, si comme toi il avait été capable d'atteindre les quarante ans.

    J'aurais tant donné pour que ce soit le cas.


    •••


    ♫♪


    Il la prend dans ses bras, en simulacre d'étreinte filiale, comme il ne l'a jamais fait. Les années d'avant, il se contentait de l'observer, de la nourrir, de lui parler d'autre chose. Ce soir, Mateo fait lui aussi le deuil d'un père qu'il n'a presque pas connu. Ce soir, il accepte enfin que sa mère puisse être dévastée à la même date, tous les ans, le soir de l'anniversaire d'une mort. En silence, il l'étreint, il la berce. Combien de soirées a-t-il passé ici, à consoler sa vieille mère vivant encore dans ses jeunes années ? Elle ne ressemble plus à ce qu'elle était, aujourd'hui, mais il sait que demain ce sera pire. Alors il la serre, il la serre encore, comme si à travers cette étreinte il voulait lui donner l'énergie que lui possède toujours, enfouie sous le masque de sa vie de quadragénaire presque orphelin. Elle a tout sacrifié pour lui mais aujourd'hui elle ne le peut plus. Une pensée fugace se dérobe vers sa soeur. Sonata n'a pas vu sa mère depuis bien longtemps. Tout prétexte est bon. Mais malgré les erreurs de sa génitrice, il a trouvé la force de pardonner. Elle ferme les yeux. Ses mains frêles se referment sur la manche du pull de son fils. Eva Esperanza trouve enfin le réconfort qu'elle a recherché durant tant d'années. Des années de sacrifice, de servitude, de tromperie. Mais des bas fonds, elle a su monter vers le soleil. Même si cela impliquait des trafics. Drogues, armes, hommes. Aujourd'hui, son compte en banque compte deux fois le PIB du Yémen. De l'argent sale. Jamais il ne l'aurait accepté.

    Mais même mort, elle continuait de se rebeller contre lui.

    La main de Mateo se noue à celle de sa mère.

    "Tu vaux aussi bien que lui, màma."


    Peut être plus, parce que toi, tu es vivante.

    Les épaules tremblent, soudain, tressautent. Un sanglot s'échappe du creux du cou de Mateo. Il l'enlace un peu plus fort. Sa mère a soixante ans, et ce n'est jamais que ce soir qu'elle a choisi de laisser, pour la première fois, couler ses larmes contre son fils.

    Tu vas mourir.


    Elle pleure, Eva, elle pleure comme elle pleurait devant lui, souvent, abandonnant sa verve et sa violence pour ne devenir qu'un lapereau sans mère, coincée dans un terrier, acculée en attendant que les chiens arrivent. Elle pleure parce qu'à travers les yeux de son fils, elle revoit ces étreintes et ces rires, elle revoit tous ces instants qu'elle a gâchés. Il a fallu quarante ans pour qu'elle connaisse la culpabilité. Les larmes roulent sur ses joues, des joues qu'elle ne maquille plus depuis longtemps.

    Cabron. Si tu savais comme tu me manques.

    La nuit ne fait que commencer, mais Mateo sait qu'à partir de maintenant, il n'aura plus peur. Vivre dans l'ombre d'un père disparu a été un fardeau qu'il porta toute sa vie sans en comprendre la profondeur. Il a fallu quarante ans pour qu'elle accepte, qu'elle se pardonne elle-même, comme il avait appris à la pardonner dans le temps. Il a fallu quarante ans. Ce soir, Eva Esperanza pleure la mort du seul homme qu'elle ait jamais aimé du plus profond de sa chair. Et dans un murmure, elle signe le début d'une soirée de réconfort, dans les bras de son fils. Un murmure devenu rauque à cause de la cigarette. Depuis quand ne chante-t-elle plus ?

    "I can't live on a fairy tale of lies..."

    Ne mens plus, Eva. Tu l'as trop fait pendant bien des années. Tu n'avais pas le temps, mais ce soir tout a changé.

    Pour la première fois, à travers les yeux de l'héritier pour lequelle elle était prête à tout donner...

    ...Elle fait le deuil d'une vie passée.
    Demain s'achèvera la parodie de l'hiver.



________________
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i've died a thousand times ✻ I could cry a thousand tears, I could appease your secret fears... But the louder that I scream the harder your machines close over me. But I don't care, Maybe I'm afraid, but still I swear, If I burn, you will see the fire in your mind when you sleep. And the rain won't wash away the ashes underneath your nails today
'Cause if I burn, so will you.
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Ҩ Re: Parodie de l'Hiver [Eva - texte univers city] Ҩ Dim 14 Fév - 10:17

J'avais déjà eu le droit de le lire en exclusivité, je vais peut-être me répéter, mais c'est grandiose. C'est beau. Tout simplement. Tu as un réel talent d'écriture, les sentiments sont décrits à merveille. La scène est superbe. Non, vraiment je trouve ton texte parfait. Et puis le fait qu'elle brise un violon, tous les ans, connaissant à présent un peu ton personnage Eva, je trouve que ça colle parfaitement bien. T'es une artiste. :please:

________________
And I don't know where I'm going, but I know it's gonna be a long time. And I'll be leaving in the morning come the white wine bitter sunlight. Wanna hear your beating heart tonight, before the bleeding sun comes alive. I want to make the best of what is left, hold tight and hear my beating heart one last time. Before daylight.

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Statut du sang : PurMessages : 240Date d'inscription : 07/02/2016Localisation : Domovoï's Rock.
Ҩ Re: Parodie de l'Hiver [Eva - texte univers city] Ҩ Lun 15 Fév - 19:22

" A plus de soixante ans, Eva n'est plus que l'ombre de la femme d'antan. Passée de la foudre à l'orage, de l'orage à la pluie. De la pluie à la brume. "

Après avoir lu la fiche d'Eva, j'avais envie de découvrir ce texte même si elle se situe dans un contexte différent. C'est toujours la même femme, avec sa froideur, ses erreurs, ses enfants. Je dois dire que j'aime beaucoup ton style. C'est à la fois mélodieux et brutal, à l'image de ton personnage. Il y a une réelle profondeur enfouie sous ce texte, j'ai adoré lire ce que tu nous as fait partager.

________________

Welcome to my world of fun
If it feels good, tastes good, it must be mine. Heroes always get remembered but you know legends never die. And if you don't know now you know, I'm taking back the crown. I'm all dressed up and naked. I see what's mine and take it. The crown, so close I can taste it.


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Parodie de l'Hiver [Eva - texte univers city]

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